14 août 2011

D'Antsirabé à Manakara

Dimanche 14 août

Nous voici de nouveau à Tana, retour à la case départ avant d’emprunter une nouvelle direction, le nord-est. Les deux-tiers du voyage sont déjà derrière nous, on entre dans le douloureux « money time ». On en a pourtant déjà plein les yeux, les oreilles, les sens. Les malgaches sont pauvres pour la plupart, mais d’une gentillesse rare. Se connecter à Internet reste la mission la plus ardue du voyage, ça n’aide pas la mise à jour du blog. En voilà encore une tranche. Récit d’une traversée en direction du sud-est malgache.


Samedi 6 août

Lever 9h, première grasse mat’ depuis le début du voyage. Lolo reste au lit. Ma batterie d’appareil photo ne se relève pas non plus, elle a du prendre un pin. On n’a plus que l’appareil d’Alice, moins bien.

A l’entrée du Green Park, Christine et Olivier sont en pleine négo avec Eric "Jamel" qui est descendu de Tana… il leur propose de louer les services d’une voiture et d’un chauffeur pour cinq jours, pour les remonter de Manakara, où ils seront dans quelques jours, jusqu’à Tamatave, beaucoup plus au Nord. On finit par accepter de partager les frais, on est vraiment sur la même longueur d’ondes avec eux. On n’hésite pas longtemps, sauf Lolo qu'on vient de réveiller et qui tente péniblement de surnager au delà des brumes matinales à grands coup de tartines et de cafés. Il finit par grommeler un accord enroué. On se donne donc RV quelques jours plus tard, et ils partent sans attendre, un peu plus au sud.

Moï et Linda sont encore là, on prend le temps de se poser ensemble et de profiter du jardin. A peine sortis de l’hôtel, les pousses-pousses nous alpaguent et nous proposent de nous conduire à un famadihana, fête de retournement des morts. Voyons ce que ça raconte.

Petit pitch préalable : cette cérémonie semble être le point culminant du Culte des Ancêtres qui fidélise la quasi-totalité de la population. Les malgaches partent du principe que la mort n’est qu’une étape de la vie parmi d’autres, sa phase ultime. D’où le proverbe « Ceux qui sont partis n’ont qu’une avance de temps car la route est commune ». Rendre hommage aux morts est une manière pour eux de rendre grâce à la vie dans sa forme la plus aboutie. Le famadihana a lieu plusieurs années après le décès, quand la famille du défunt estime qu’il a besoin d’un nouveau linceul pour se réchauffer.



Nous voilà tous les cinq en route, tirés par des pousses-pousses à travers les routes goudronnées de la ville puis des chemins plus cabossés de la campagne entre les rizières. La fête est à 5 km du centre. On descend de l’habitacle quand la pente est trop forte ou la route trop pourrie, c’est vraiment gênant de rester comme un pacha sur son siège rembourré quand le pousse-poussier contracte ses muscles et transpire à grosses gouttes. On finit par arriver dans un hameau en haut d’une colline. Il y a beaucoup de monde, mais on est les seuls vasahas. On est d’abord présenté à un jeune de la famille organisatrice, puis au doyen. On lui demande si notre présence le dérange. Il nous dit qu’au contraire il en est honoré, qu’il souhaite qu’on passe un bon moment, qu’on danse, qu’on prenne des photos et qu’on lui envoie. Il est tous sourires, ravi. Il faut dire qu’on lui a glissé une bouteille de rhum.



La procession commence, une troupe de musiciens joue des airs guillerets au violon et au tambourin, certains dansent, tout le monde suit. Il y a entre 200 et 300 personnes, de tous âges. Différentes personnes s’approchent pour nous expliquer ce qui se passe. La famille qui organise est manifestement aisée, d’où l’ampleur de la fête. La procession arrive devant un grand caveau familial. Les musiciens redoublent d’entrain et les invités se répartissent tout autour. Puis vient le temps des discours.



Deux "autorités locales" et le responsable de la famille prennent tour à tour la parole en malgache. Un gars à côté nous explique ce qui se passe. Chaque orateur commence par demander au public la permission de s’adresser à lui. Cette demande s’adresse plus particulièrement aux plus âgés d’entre eux. Les autorités locales donnent un cadre formel à la cérémonie en présentant la famille et en lisant le décret signé l’autorisant à ouvrir le tombeau - on apprendra ensuite que de nombreux tombeaux sont pillés et les os humains revendus à des fins médicamenteuses. Le patriarche rappelle ensuite le sens de cette cérémonie : c’est avant tout un temps festif qui vise à rassurer les défunts sur le fait qu’ils sont toujours présents dans les mémoires. Il interpelle tous les enfants présents en leur disant qu’ils seront bientôt à leur tour les gardiens de cette tradition. Moment poignant de transmission de valeurs traditionnelles et populaires d’une génération à une autre.



L’ouverture du caveau est ensuite descellée à l’aide de différents instruments contondants et de marteaux. Tout le monde se recule de quelques pas, pour ne pas se prendre les gaz s’échappant du tombeau dans le pif. Les personnes de la famille rentrent à l’intérieur et ressortent à tour de rôle avec les corps exhumés de leurs parents, frères ou enfants, enroulés dans des linceuls de soie, transportés en procession au milieu de la foule. Tout le village se bouscule pour assister au renouvellement du linceul, enroulé par dessus le précédent. L’ambiance est à la surexcitation, et l’alcool que les convives ne manquent pas de consommer en abondance donne une certaine garantie de longévité à la teuf. Même si un peu de chaque verre est versé par terre, pour les morts. Pas de raison qu’ils picolent pas, eux aussi. Les deux représentants de l’autorité locale nous permettent d’aller visiter l’intérieur du tombeau, avant de nous réclamer une petite THB "en signe de respect".

On nous prend par la main pour nous inciter à danser prêt des musiciens, à deux pas de la dizaine de corps exhumés. Sentiment étrange et ambivalent, mais on a vraiment l’impression de participer à une communion populaire forte de la vie malgache, de se fondre temporairement dans une culture méconnue.



On finit par se faire reconduire par nos potes les pousses-pousses. L’un d’eux a crevé, différentes théories sont avancées, qui vont du caillou pointu au sabotage. Bon, un pousse-pousse crevé, ça roule, même pas mal. Je demande à Stéphane, mon "chauffeur", pourquoi il est pieds-nu. Pas assez d’argent pour acheter des chaussures. J’ai l’air con.



Le soir, après quelques heures de reconnexion au cybermonde et un petit rhum avec Hari "Tahiti Bob", Moï et Linda, direction le resto Le Pousse-Pousse, tenu par une française, histoire de parfaire cette journée à thème. Cadre cosy de super bon goût, Carpaccio de zébu au citron et aux herbes, steak de zébu rossini avec un foie gras local excellent… une adresse "surfaite" selon les relous.


Dimanche 7 août

J’ai écris jusqu’à tard dans la nuit. 2h. Ensuite, plus moyen de fermer l’œil. Insomnie. Conscience insubmersible, même au travers de rêveries absurdes. 5h. Les cloches de la Cathédrale font un boucan d’enfer. Dimanche. En plus d’être impénétrables, les voies du Seigneur font du boucan. 5h30. Lolo va aux chiottes, fume une clope dehors et se rallonge pour lire. 6h. Nouveaux tintements de cloches bien sonores. Pourquoi tant de haine ? 8h. Je me lève. Du retard sur le blog, il faut que je poste.

Je demande à un Pousse-Pousse de me mener à un café Internet… après une demi-heure de vas-et-viens dans toute la ville, je me rends à l’évidence : Internet n’existe pas dans cette ville le dimanche. Il disparait pour mieux laisser la population se connecter au Seigneur. Des centaines de malgaches endimanchés se pressent devant la cathédrale. L’occasion pour certains de faire démonstration de leur richesse, avec des tenues des grands jours rivalisant de classe. D’autres portent des habits raccommodés, dépareillés, trop longs, trop courts… mais tout le monde semble faire le max.

Retour au Green Park. Je commande un petit déj et discute avec Hari de mes cyber-préoccupations. Il me conseille tout simplement d’acheter une clé 3G+ ! Ça marche partout et c’est accessible en terme de prix… va falloir que j’y songe, sérieux.

Une fois tout le monde levé et rassasié, direction la gare routière en pousse-pousse… On cherche à aller à Ambositra (prononcer "Amboustr"). Je commence à être bien pote avec Stéphane le pousse-poussier. Quand je fais des blagues, il explose de rire. Quand je suis sérieux, il se tord de rire aussi, persuadé que je blague.

Un peu avant la gare routière, un rasta quinquagénaire nous incite à descendre des pousses-pousses pour nous vendre des places, expliquant que le taxi-brousse passera nous prendre ici dans les dix minutes. Après 40 minutes d’attente dans un boui-boui glauque diffusant en boucle des clips de Justin Bieber, le rasta réapparait. Pas de problème le taxi-brousse arrive. Encore 15 minutes. Il revient et nous demande si on ne préfère pas y aller en voiture pour le même prix, un particulier cherche à partager les coûts d’essence. Ok. On se retrouve tous les trois à l’arrière d’une vieille Merco des années 70.

Le gars emprunte la RN7 vers le sud. Il roule comme un taré, tourne toujours au dernier moment sans décélérer, double sans aucune visibilité et appuie sur la pédale à l’entrée de chaque village. Sur le siège passager, une étudiante malgache qui partage aussi le trajet. Elle nous donne son numéro si on veut la contacter à Fianarantsoe, encore un peu plus au sud. Allez Lolo, à toi de jouer.

Arrivée à Ambositra. L’Artisan hôtel, recommandé par le Lonely, a des allures de Club Med. Le fait qu’il soit complet finit de nous convaincre à chercher ailleurs. Le Grand Hôtel est en plein centre, pas cher, et avec des décos de chambre véritablement incroyables. Parfait.

A peine posé, on se fait alpaguer par un certain Julien, qui nous propose de se balader avec lui quelques heures pour nous faire visiter les environs et découvrir les ateliers artisanaux... Ambositra étant considérée comme la Capitale de l’Artisanat. On est parti, on ne reculera devant rien. On s’éloigne rapidement de la ville par des petits chemins bien verts. Ambiance paisible, des gamins jouent au foot, des paysans travaillent dans les toujours omniprésentes rizières. On entend puis on voit un zébu qui nous fonce dessus, on s’écarte du chemin, son propriétaire lui court après juste derrière. Julien nous explique qu’ici il existe une sorte de rodéo avec des zébus, les participants devant resté accroché le plus longtemps possible à leur bosse ! Il nous parle aussi des émeutes qui ont eu lieu en 2009, des morts dans la ville. Et puis des bandits de grands chemins qui s’attaquent aux véhicules dans le sud du pays, autour des mines de saphir, volant et tuant sans vergogne. Je ne sais pas si tout ce qu’il raconte est vrai, mais en tout cas il est bien flippé, le Julien.



A côté de ça il nous amuse avec des devinettes. La balade dure un bon moment, on grimpe en haut d’une colline. Il fait beau. Super panorama sur la petite ville et sur de magnifiques paysages de rizières et autres cultures en terrasse. Petites maisons en bois qui servaient de palais à un ancien roi.



Redescente par des sentiers escarpés. On entre dans une petite maison en terre typique des habitations de campagne. Au rez-de-chaussée, un homme est en train de travailler le bois d’ébène pour faire naitre des figurines fines et élancées. Il nous fait visiter l’habitation, très rustique. Posters de joueurs de foot au dessus de son lit. Dehors, des enfants s’amusent sur des échasses.



On continue à fendre la campagne, les enfants nous suivent. Nouvelle étape dans la cours d’une habitation. Une grande roue à bois y est installée. Un homme actionne le mécanisme pendant qu’un autre travaille le bois à l’autre extrémité. Suite à la démonstration, des étals remplis de sculptures sont découverts et il est difficile de repartir sans rien acheter.



De retour en ville, on rentre dans une autre cours intérieure. Dans un atelier, une femme brode des petits personnages et scénettes sur des draps. Un peu plus loin, Julien nous entraine dans un passage sans aucune forme d’indication. Dans une pièce sombre accessible par une cours intérieure, une vieille femme tisse des écharpes de soie sauvage. Des onomatopées beuglées parviennent de la pièce à côté. Elle continue à sourire en nous faisant calmement comprendre que son mari est ivre mort. Sur le mur de la pièce, un poster de Ronaldo côtoie une image du Christ tendance rococo. Face à tant de bon goût, on lui achète des écharpes.

Retour au Grand Hôtel après 8km de balade. Il fait déjà nuit, on a notre compte. Au resto de l’hôtel, rencontre avec un couple français qui traverse Madagascar en vélo, en demandant l’hospitalité chez les gens dans les villages qu’ils traversent. Bon trip. On leur explique que s’ils vont trop au sud, ils ont de grandes chances de se faire égorger. Mais qu’ils peuvent le tenter, hein.


Lundi 8 août

Julien nous a organisé un ramassage par un Taxi-Brousse devant l’hôtel à 8h30, direction Fianarantsoa. On a réservé une banquette entière de 4 places pour ne pas être trop collé. Une banquette est pourtant composée de trois sièges, mais la coutume est de s’y tasser à quatre. Un Taxi-Brousse n’est autre qu’un minibus, mais blindé de monde, avec des horaires approximatifs, et sujet à des arrêts intempestifs et qui peuvent sembler irrationnels. Le notre ne déroge pas à la règle. Il s’arrête une bonne demi-heure devant un marché… je finis par sortir pisser en me frayant un chemin jusqu’aux toilettes publics. Au retour une petite vieille édentée me souris. Elle est vêtue d’un sweat capuche Pantera… L’image va rester gravée. Le minibus est parti. Je le retrouve une dizaine de mètres plus loin, Alice et Lolo ont fini par lui faire comprendre mon absence.

Après quelques pauses et autres remplissage de réservoir, le taxi-brousse part vers 10h. Il roule lui aussi comme un malade, et il a probablement passé son permis en Angleterre. Arrivée dans la gare routière de "Fianar" vers 13h30. C’est une grande ville, la troisième du pays, qui donne une impression de modernité comparé à Antsirabé. 150 000 habitants. Une 4L (en fin de vie depuis au moins 20 ans), nous dépose au Soratel, à deux pas de la gare ferroviaire. Prix cool et grand standing comparé à ce qu’on a eu depuis le début : grande salle de bain avec baignoire, télé, wifi… je revis.

Le temps incertain aidant, on décide que cette ville n’a pas un intérêt énorme. Petite bouffe dans le coin, repos, internet, deux trois bricoles. Alice a son oncle Jean-Pierre au téléphone, ça risque d’être malheureusement compliqué d’aller le voir à Antalaha où il habite, vers la pointe nord-est de l’île, difficile d’accès. On a réussi à organiser un Rendez-Vous dans un petit resto avec Moï, Linda, Christine et Olivier, grâce à nos portables malgaches respectifs.

Linda et Moï vont finalement déclarer forfait. Dîner super sympa, échange de petites anecdotes issues des deux derniers jours écoulés. Olivier nous raconte le match de foot qu’il est allé voir au stade de la ville, Fianar-Antsirabé, l’ambiance de fou, les joueurs qui se changent au cul du camion en l’absence de loges et qui repartent serrés comme des sardines dans un petit minibus. Il nous parle aussi du réceptionniste de leur hôtel qui est obligé d’aller passer le BAC ces jours-ci car il n’a pas les moyens de se l’acheter ! Enfin, un gros titre du journal du jour aperçu dans un kiosque : « Résultats du BEPC à Madagascar : 4 blessés ». Le resto nous attend pour fermer… à 20h30.

Retour à pieds sous une pluie battante. Au milieu du trajet, extinction des feux. Il n’y a plus personne dans les rues, on se repaire tant bien que mal à la frontale pour éviter les grosses flaques d’eau. On est pourtant dans l’hyper-centre de la troisième ville de Madagascar, et il n’est pas 21h.

De retour à l’hôtel, Alice essaye de regarder l’une des trois chaînes reçues par intermittence sur la télé en bougeant les antennes. Début de nanar avec Jennifer Lopez avant que toutes les chaines ne sautent. Je profite de la soirée pour boucler le long deuxième post de ce blog.


Mardi 9 août

Réveil en douceur à 5h. Je n’ai pas dormi bien longtemps. On va prendre aujourd’hui le petit train qui relie Fianar à Manakara en 7 ou 8h, plus au sud sur la côte Est. La gare est en ébullitions. Files d’attente désordonnées pour les classes les moins chères, amas de voyageurs attendant à côté de leur bagages, guides à l’affût de vasahas désorientés, ventes de petits pains et de café chaud…



On retrouve nos « compagnons de l’ouest ». Moï et Linda ont assuré en réservant et en avançant nos billets. On finit par prendre place. La 1ère classe dans laquelle on est installé est d’un confort tout relatif, je n’ose pas imaginer les autres wagons. Catherine et Olivier en ligne de mire, on essaye de les éviter. Le train finit par partir à 8h30, après 1h30 de retard syndical.



Le train va s’arrêter dans une bonne vingtaine de gares, toute la journée. Certaines dans des villes d’importance moyenne, d’autres au beau milieu de la forêt dans des coins vraiment paumés. Chaque arrêt est un spectacle à part entière : les quais grouillent de monde, voyageurs en transit, enfants qui s’amusent, et surtout marchands et vendeurs de tous poils. Chaque station a son lot de denrées culinaires (à consommer sur place ou à emporter) correspondant aux cultures ou aux spécialités locales. Samossas, nems, beignets de légumes, de pomme de terre ou de manioc, écrevisses, crevettes, salades, pâtes, clous de girofle, poivre vert…
Des fruits aussi, en nombre : oranges, mini-bananes (délicieuses), papaye, corossol, carambole, jaquier… on n’a pas besoin d’une pause à midi pour se nourrir, la tendance lourde est plutôt « on goûte à tout, tout le temps ». Les vendeurs n’hésitent pas à grimper dans les wagons pour tenter de vendre tout ce qu’ils peuvent jusqu’au dernier moment. Ca me fait penser à l’ambiance du Transsibérien, en remplaçant les mamouchkas par des vieilles malgaches édentées, et les gares blockhaus en béton par des forêts primaires… bon, ok, c’est pas la même.



Avant chaque départ, des sifflets retentissent et les enfants des villages s’agrippent à l’arrière du train pour se laisser tomber un peu plus loin, quand la machine a bien pris de la vitesse et qu’il y a bien moyen de se faire mal.



De parcelles de cultures interminables plus ou moins gorgées d’eau et irisées de soleil, on passe à de la forêt plutôt dense et variée, mêlée à des paysages vallonnés et montagneux, avec son lot de rivières et de cascades. Les points de vue du train sont stupéfiants et les passagers se précipitent d’un côté à l’autre pour prendre des photos, systématiquement pourries par un arbre qui vient se mettre entre l’objectif et la vue.



L’ambiance est top dans le wagon, ça se balade, ça discute, ça lit, ça somnole et ça rigole. A côté de nous, un canadien plutôt bon trip qui nous parle de la saison de hockey sur glace. Juste derrière, un jeune français est en train d’avaler le 2ème tome du Trône de Fer, tellement absorbé qu’il ne lève même plus la tête pour voir ce qui se passe dans et en dehors du train. Les dernières heures se font quand même un peu longues… le voyage dure finalement 13h !



Arrivée à 20h passées à Manakara. Pleine nuit. Il pleut et les passagers se bousculent sur le quai. Le vent se lève, la pluie redouble d’intensité, tout le monde essaye de se trouver une place à l’abri, c’est la cohue. Seule une ouverture étroite permet d’entrer dans le hall de la gare. On se perd dans la foule. Traversée du hall, une autre petite porte permet de sortir de la gare. Permettrait, si les gens ne restaient pas plantés sous le porche, bloquant le passage. On force un peu. Dans le merdier devant la gare, un gamin essaye de glisser sa main dans ma poche, je l’arrête à temps. On a perdu les autres. Des dizaines de pousses-pousses essayent de nous alpaguer pour nous emmener à notre hôtel. Lolo prend place dans l’un d’eux, un autre prend Alice par la main et l’installe sans lui demander son avis, et je monte dans un troisième. On essaye de discuter des prix, ils nous disent de ne pas nous inquiéter, que ce sera le prix « normal ». Une bâche un peu trouée est rabattue sur le pousse-pousse pour me protéger de la pluie. Je me retrouve complètement seul dans l’habitacle, l’averse bât son plein, le vent et l’eau s’engouffrent, l’orage retentit, j’ai à peine vu la tête du pousse-poussier, qui m’emmène je ne sais où. Où que ce soit, il doit en chier. La pluie se calme un peu, on est arrivé. Lolo et Alice sont là. Bien sûr, les pousses-pousses qu’on a pris avec Alice nous réclament 4 fois le prix demandé à Lolo. Ça s’engraine un peu, un guide qu’on avait rencontré dans le train nous vient en aide, on paye un prix correct.

Aux Délices, les chambres sont petites et rudimentaires, mais au sec. Un bon et gros filet de poisson grillé me réconcilie avec cette fin de journée. A la fin du repas, Christine et Olivier débarquent, trempés… leur réservation d’hôtel n’ayant pas marché, ils ont fait des km en pousse-pousse sous la pluie avant de trouver de la place dans un hôtel pourri à deux encablures.


Mercredi 10 août

On se retrouve vers 8h pour prendre le petit déj ensemble. On a la surprise de voir débarquer Moï et Linda dans le minibus qu’ils ont loué pour les jours à venir. C’est ici que nos chemins se séparent, ils continuent vers le sud alors qu’on a choisi de remonter. Ils étaient malades de ne pas nous avoir dit au revoir et de s’être quitté en pleine apocalypse la veille au soir. Et j’ai perdu mon chargeur de portable malgache dans le train, je ne suis plus joignable. Ils décollent. Il y a des chances pour qu’on se retrouve à Lyon dans pas si longtemps.



On part se balader vers l’océan. Wouah. L’océan indien. La pluie d’hier a laissé la place à un gros soleil. Mais le climat est clairement plus tropical ici, chaud et humide. Palmiers et cocotiers bordent la plage. On se fait couper une noix de coco pour boire le lait délicieusement frais à la paille. Les vagues sont puissantes, il est vraiment déconseillé de s’y baigner. Un touriste serait mort noyé le mois passé. Ils sont vraiment flippé ces malgaches. On trempe les pieds quand même. Effectivement, le courant semble taquin.



Au loin, des pêcheurs tanguent sur des vieilles pirogues. Promenade le long de la plage. Les vagues explosent sur une digue à l’entrée d’un bras de mer. On fait signe à des pirogues pour leur demander s’ils peuvent nous faire traverser ce dernier. Pas de souci, les jeunes piroguiers viennent nous chercher un à un. Leurs embarcations prennent l’eau, mais on arrive de l’autre côté. Dans des seaux, le résultat de leur pêche matinale : des poissons énormes. Un peu plus loin, un serpent glisse furtivement devant nos pieds, dans le sable.



Sortie de la plage, balade par les chemins. On passe au dessus du Canal des Pangalanes. Séparé de l’océan par une étroite bande de terre, il a été construit en 1901 pour mettre une liaison fluviale entre les 650 km qui séparent Tamatave de Manakara, sur la côte Est de l’île.



De retour à l’hôtel, on a décidé de louer des vélos pour faire les 8 km qui nous séparent d’un spot de mer avec baignade autorisée, plus au sud. A l’hôtel, la patronne nous dit qu’il y en a, mais pas très bons, il vaut mieux les louer ailleurs. Un guide de passage appelle un autre guide spécialisé pour lui dire de venir nous aider. Une demi-heure plus tard, toujours personne. On prend les devants. Tous les lieux qu’on nous indique sont foireux : plus de vélo, adresse inexistante… de retour à l’hôtel, le guide arrive, bourré. Toutes ses indications ont déjà été explorées en vain. Nouvelle tentative à l’hôtel Sidi. Ils nous disent que notre hôtel, Les Délices, a des vélos. Aux Délices, on revient donc leur demander des vélos, si pourris soient-ils. Ok, mais il n’y en a que deux. Ils vont chercher les autres. Attente interminable. Je finis par enfourcher l’une des montures pour aller m’acheter une clé 3G+ à l’autre bout de la ville, sur le chemin de l’océan. La clé en poche, je reste un moment à attendre les autres, qui finissent par arriver… à pied ! L’échec est cuisant. La journée touche à sa fin, on décide de retourner à la plage accessible.



On se mouille à défaut de se baigner, et on ouvre deux noix de coco cette fois, dans lesquelles on verse un peu de rhum en guise d’apéro, face à la mer. Ya pire.



Le soir, on mange tous Chez Elisa. Une coupure de courant vient agrémenter le dîner. Toute la ville est dans le noir et on se retrouve à décortiquer d’excellentes langoustes grillées à la chandelle. Classe.

En se remémorant la galère du jour, Olivier nous en raconte une autre vécu par un voisin du train. Il descendait la Tsiribihina en Chaland, un gros bateau à moteur. L’hélice s’est empêtrée dans le fond et s’est cassée. Après des heures de tentative de rafistolage au marteau, un autre chaland les a récupérés, avec tous leur bagages et matériel. Un jour plus tard, le nouveau chaland est tombé en panne d’essence, ils avaient oublié le bidon dans le bateau en panne. Pas mal non plus.

Dès demain, un minibus avec chauffeur devrait être mis à notre entière disposition à tous les cinq, pour une période de cinq jours. Il devrait passer nous prendre à l’hôtel à 7h. Il devrait…

+ de photos ici

Vendredi 12 août - Ranomafana

08 août 2011

Les mystères de l'Ouest malgache

Lundi 8 août

Internet, enfin ! Madagascar est extraordinaire par bien des points, et notamment sa faculté naturelle à se couper du monde. Rien de plus facile ici. Et rien de plus galère quand on tient un blog et qu'on aimerait pouvoir donner des nouvelles régulièrement. Mais pour tout avouer, ça fait un bien fou d'être coupé à ce point là de toute forme de communication. Cet état de fait est probablement dû en partie au côté particulièrement sauvage de l'ouest malgache. Huit jours passés à parcourir terres, rivières et montagnes d'une région débordante de curiosités naturelles fascinantes, en compagnie d'une joyeuse troupe bien métissée. Même si on se serait bien passé des cons.

J'ai essayé de foutre quelques photos directement dans le blog pour une fois.
Il y en a plus
ICI (pour ceux qui n'ont pas Facebook).


Vendredi 29 juillet

Réveil. Il est tôt mais il fait déjà jour et beau. Je boucle mon sac rapidement pour avoir le temps de passer un peu de temps dans le (seul ?) café Internet du bled. Retour en pousse-pousse. La ville en dénombrerait 7000, et les "chauffeurs" galèrent pas mal. La majorité d’entre eux louent leur véhicule pour la journée et dorment entassés dans des dortoirs d’Antsirabé en attendant de ramener un peu d’argent à leur famille qui crèchent en dehors de la ville.



A mon arrivée devant le Green Park, tout le monde est là, ready to go. Fabien, qui n’a pas trouvé assez de touristes de son côté, est venu nous dire au revoir. Le simple fait de voir sa bonne gueule fout la patate. On grimpe dans un minibus, les bagages sont entassés à l’arrière… départ en direction de l’Ouest.

Le chauffeur roule comme un malade sur des routes "douteuses" à "clairement cabossées", et s’enfile 250 km en 4 petites heures. Les sacs ne cessent de tomber de leurs sièges, et on s’agrippe comme on peut à son voisin. On sent le climat changer en même temps que le paysage se transforme. Des hautes terres d’Antsirabé, bien ensoleillées mais jamais suffocantes, avec des terres fertiles et bien irriguées, on passe à des paysages plus arides et montagneux (genre falaises ocres de l’ouest américain) et la chaleur monte au fur et à mesure que le minibus descend en altitude. On traverse encore nombre forêts, petits villages et autres champs cultivés avant d’apercevoir en contrebas la grande rivière Tsiribihina et la ville de Miandrivazo, point de départ de notre descente en pirogue.

On élit domicile dans un petit gîte sympa, avec des lits affublés de moustiquaire, abords du fleuve oblige. Le village n’est à l’évidence pas riche, les habitations sont sommaires, l’électricité fournie par des groupes électrogènes.

Une promenade sur la rive s’impose, on observe les traversées de pirogues dans le contrejour du soleil déclinant. Le village est calme, même si des enfants nous entourent rapidement en criant "Vasaha" et en nous prenant par la main, hilares. Les cheveux longs ne sont pas courant ici. Avec Lolo, on est un peu des spécimens. Ils réclament qu’on les prennent en photo, pas contre un billet, juste pour se regarder après et prendre des fou-rires. Ok, ils réclament des bonbons. Ok, on craque. Les silhouettes des piroguiers se détachent devant un soleil qui se couche sur lla rivière, ça pose.



Retour au gîte. Le couple "prout-prout" veut tout organiser, et surtout qu’on reste tous ensemble. Bribe de discussion :
Eux : - on mange où ce soir ?
Nous : - pour l’instant on allait se boire une petite bière ici, on verra plus tard pour manger, on se promènera et on improvisera
Eux : - Ah, super idée, prenons l’apéro ici avant d'aller au resto.

Aucun resto ne nous accepte, n’ayant pas assez de provision pour faire à manger pour sept ! On finit par trouver grâce dans une enseigne perchée un peu plus haut à qui il reste un ou deux poulets qu'ils peuvent agrémenter de frites. Un autre groupe mange sur la même terrasse, des belges dont la plupart n’ont pas pu récupérer leur bagage en arrivant à Tana. Leur guide vient tchatcher avec nous, la discussion est passionnante. Il nous parle de la tristesse que lui provoquent les problèmes de sono pays et l’instabilité politique préoccupante.

Selon lui, le pays n’a jamais su exploiter un sous-sol richissime (pétrole, minéraux, matières premières…) et des sols fertiles qui devraient permettre, avec une volonté politique, un véritable développement économique. Il se plaint des dissensions entre les 18 ethnies de l’île, attisées par partis politiques différents qui essayent tous de monter les unes contre les autres pour tirer leur épingle du jeu. La population malgache est pourtant plutôt unie au départ, même s'il subsiste quelques tensions historiques entre les habitants des hautes terres du centre et ceux des côtes. Les élites seraient systématiquement corrompues, s’enrichissant au détriment d’une grande majorité pauvre. Dès qu’un homme politique semble vouloir changer de cap, il se cogne à un système branlicotant où l’argent disparait dans des tas de poches intermédiaires, empêchant les réformes de se mener à bien, les écoles et les routes de se construire, une classe moyenne se créer, et par la même l'économie de se relancer sainement. La merde.

Les régimes se sont succédé sans parvenir à grand-chose. Ratsiraka est passé de socialiste révolutionnaire dans les années 70 à grand défenseur d’une économie libérale dans les années 90. Ravalomanana, qui lui a prit le pouvoir en 2002 après une crise née d’élections dénoncées frauduleuses, a tenté de faire bouger les lignes dans le bon sens et d’engager des réformes… tout en enrichissant sa famille et ses entreprises et en rachetant les médias. Un classique. Il a aussi ouvert le pays aux investissements américains, africains et chinois au détriment de la France, mise un peu sur la touche, qui ne serait pas étrangère au coup d’état de Rajoelina en 2009 ! Ce dernier, jeune homme d’affaire aux dents longues (34 ans), maire de Tana, surnommé "TGV", s’octroie le pouvoir malgré l’interdiction par la constitution malgache degouverner le pays avant 40 ans révolus. Depuis son arrivée au pouvoir, qu’il estime transitoire (des élections en bonnes et dues formes sont promises depuis 2 ans), la liberté de la presse n’a cessé de se dégrader, l’analphabétisation gagne encore du terrain…

Le guide est très véhément, on sent qu’il a besoin de s’exprimer, il nous remercie de venir à Madagascar et de parler de la situation autour de nous. Il emploie des formules marrantes comme : "Je ne ferai jamais de politique, ce n’est pas mon rôle, je ne serai jamais partisan… mais je ne laisserai pas un gamin de 35 ans décider de l’avenir de ce pays !" ou encore "je ne critique pas, mais si j'ai une bouche, c'est pour parler".

Il nous éclaire aussi sur les fadhis, sortes de tabous visant à respecter les ancêtres, variant d’une ethnie à une autre. L'un d'eux interdit aux femmes de mettre au monde des jumeaux ou des triplés. Les malheureux sont alors déposés à la naissance à l’entrée d’un enclos de zébus et piétinés par le troupeau. Un autre oblige le père à manger le prépuce de son fils circoncis avec de la banane. Nice.

On fait un peu mieux connaissance avec nos compagnons de route.

Olivier et Christine, premiers rencontrés, sont très sympas. Ils habitent au Mans, lui est instit spécialisé dans les cas sociaux, détenus et autres handicapés, elle est infirmière. Ils ont des enfants de 16 à 24 ans, leurs fils ont les cheveux longs, ils écoutent de la chanson, aiment les Cowboys Fringants et Renan Luce…

Olivier (2) et Catherine, prof de sport et architecte, ne semblent pas si affreux… on verra bien. S'ils ont déjà beaucoup voyagé et ne sont pas là par hasard, ils semblent manquer furieusement de rock ‘n roll.

On termine la soirée avec Lolo et Alice en discutant à la terrasse d’un café avec les piroguiers qui vont nous conduire le lendemain, et leur potes, bien entamés par les THB, racontant pas mal de conneries, nous proposant du pouf-pouf (quelque chose à fumer) et nous parlant des jolies filles de Morondava qu'ils vont voir quand ils sont loin de leur femme.

Au moment de se mettre au lit, rencontre avec Moï et Linda, le dernier couple qui a fait la route en taxi brousse de Tana à Miondrivazo en une journée et qui vient d’arriver pour se joindre au wagon. 30-35 ans, tout sourires, habitant à… Tassin la demi-lune !


Samedi 30 juillet

Lever aux aurores. Les coqs du bled ont la particularité originale de se réveiller (et de nous réveiller) dès minuit, et jusqu’à 6h le matin !

Petit déj copieux avant le départ en pirogues. Notre flotte est composée de quatre embarcations en bois. Un couple par pirogue (on accepte Lolo dans la notre) + 1 piroguier en chef à l’arrière + 1 ou 2 accompagnateurs malgaches dispatchés (jeunes frères et sœurs des piroguiers qui veulent nous accompagner, Max le guide, Hadza le cuisinier, …) + beaucoup de matériel (braseros, couverts, packs d’eau, matelas en mousse, tentes, bagages…) + 3 poules vivantes ! On appelle ces dernières Nicolas, Carla et Claude, pour être sûr de ne pas trop s’attacher.



Dans notre pirogue, équipe de luxe :
  • Ferdinand,16 ans, chef piroguier, pas très loquace mais très gentil et qui envoie du lourd avec la pagaye.
  • Martin, 9-10 ans, son petit frère, tout fou, rigolo, et qui envoie du lourd avec la pagaye.
  • Alice, Lolo et moi-même, plutôt contents d’être là, bien installés sur nos matelas en mousse, adossés aux sacs, une pagaye en bois à se partager à trois… on la laisse généreusement à Lolo, en se disant qu’il est de toute probabilité qu’il envoie du lourd avec la pagaye.
Le voyage commence. La pirogue tangue un peu, c’est loin d’être désagréable. On est vautré, on est bien. Sur la première partie de la descente, la végétation n’est pas si dense. Des terres vaguement cultivées, des champs en friche, quelques arbres. Quelques oiseaux qui se manifestent le long du parcours, hérons, martins pêcheurs, un rapace aussi.

Hadza se jette à l’eau, remonte dans les arbres du bord, et nous ramène un gros caméléon sur une pagaie, qu’il tend juste devant ma gueule. Vraiment trop cheulou cette bestiole, je suis pas rassuré.

On passe quand même globalement toute la journée à ne RIEN faire, sinon regarder défiler le paysage, prendre le soleil, et se laisser bercer par le son des coups de pagayes dans l’eau et le mouvement de balancier lancinant de la pirogue. Des familles de paysans nous disent régulièrement bonjour sur les rivages, surtout des enfants qui courent un moment sur le côté pour nous accompagner et discuter avec les piroguiers. Max nous a expliqué qu’en absence de planning familial, les couples avaient souvent jusqu’à 10 ou 12 enfants, surtout dans les campagnes. La plupart ne vont pas à l’école et vont travailler dans les champs dès qu’ils en ont la force.



Petite pause à côté d’un village pour déjeuner, tous les enfants viennent une fois encore se joindre à nous. Hadza nous a préparé un repas de compèt, il a épluché des légumes en julienne et fait mijoter le tout avec un assaisonnement parfait depuis la pirogue, sur un brasero posé en son centre ! Une bonne viande de zébu avec ça, on se régale. On reprend le fil de l’eau le ventre plein.



Le calme absolu reprend son droit. Ni montre, ni téléphone, ni connexion, ni rien, juste la pirogue, la nature, les arbres, la rivière, la glande, accompagnés du petit sifflotement de Ferdinand à l’arrière.

Arrêt sur un terre-plein désertique recouvert de sable pour passer la nuit. On plante des tentes qui ont déjà bien vécues et dans laquelle on rentre difficilement à deux avec les bagages. Le soleil ne tarde pas à se coucher derrière le fleuve, l’horizon explose de couleurs.



Max nous propose de nous poser sur une nappe de fortune et nous amène l’apéro. Des princes. Rhum arrangé à la vanille, ça passe tout seul. Moï est déjà bien éméché, il avoue avoir éclusé toute la journée une bouteille de rhum local concocté par un des piroguiers, "L’eau de la Tsirhibina", probablement distillé avec l’eau de la rivière mélangé avec quelques douceurs pour tenter d’atténuer son côté débouche-chiottes.

Excellent ragout de légumes, pâtes, viande de zébu bouillie, tranche d’ananas… tout est goutû, parfaitement assaisonné et fait à base de produits frais, un régal.

Quelques verres et accords de guitares plus tard, l’ambiance devient véritablement détendue. L’instrument (tout désaccordé, plein de trous, rafistolé à la zob) passe de mains en mains. Des mélodies malgaches, françaises ou espagnoles montent dans une nuit noire constellée de mille étoiles, dont la croix du Sud qui se détache nettement au dessus du fleuve, hémisphère sud oblige.

Et puis le silence, le calme, la nature qui bruisse, qui chuchote d’incompréhensibles secrets. On reste là à terminer les bouteilles et à discuter, les gens vont se coucher progressivement, les derniers à une heure qui nous semble exagérément tardive… il n’est que 22h.


Dimanche 31 juillet

Max réveille le camp avec 3 (faux) accords de guitare au lever du jour. Le petit déj est déjà prêt, œufs au plat, cafés. Pliage de tentes. On est sur l’eau.

Le paysage change dès le matin, il y a plus de végétation autour, de forêts. Et avec les arbres plus d’animaux à chercher des yeux. On ne tarde pas à apercevoir des lémuriens, ces fameux primates qui n’ont survécu sur la Grande Ile que grâce à l’absence de leurs cousins les singes, qui auraient provoqué leur disparition dans le reste de l’Afrique. Des crocodiles aussi, qui se font bronzer peinard au soleil sur les rochers prêt de l’eau, et qui plongent dans le courant dès qu’on les dérange un peu trop.



La flore est tout aussi passionnante à découvrir… bon, surtout pour des botanistes. Pour moi, ça reste des arbres et des fleurs. Mais à ce qu’il parait, l’endémisme à Madagascar est véritablement dingue. Pour les moins cultivés d’entre vous (j’en faisais partie peu de temps avant d’écrire ces lignes), une espèce endémique est une espèce qui n’existe que dans une région ou un pays. En l’occurrence, 85% des espèces végétales de Madagascar sont endémiques, comme 95% des poissons d’eau douces, les cinq familles de lémuriens, 98% des reptiles et amphibiens, plus de 40% des oiseaux, et 2900 espèces de papillons environ (on va pas mégoter). Et bon, sans dire que ça se voit, ça fait plaisir de le savoir et de se sentir dans un endroit unique.

Vers midi, les pirogues arriment aux abords d’une cascade, un cadre trois étoiles pour déjeuner. Martin, le gosse de la pirogue, choppe les trois poules par les pattes d’une seule main et les saigne à la gorge une à une, de manière aussi naturelle que j’éplucherais une carotte (peut-être même plus aisément).

Vers le coin d’eau, on est entouré d’autres groupes de vasahas, mais l’étape n’est pas désagréable : baignade, douche, massage naturel avec le flot de la cascade. Alice et Christine tentent d’apprendre à Rova (prononcer « Rouva »), la nièce de Max de 12-13 ans, à nager. Le soleil n’a pas débandé depuis notre départ, il fait chaud et l’eau fait du bien à tout le monde.

Pendant le déjeuner, notamment composé de spaghettis aux (très frais) abats de poules, plusieurs sifakas (lémuriens blancs) nous observent quelques mètres seulement au dessus de nous, dans l’arbre qui nous fait de l’ombre.

L’après-midi défile tranquillement au rythme de l’eau, agrémentée de siestes bien méritées, de silences contemplatifs, de lecture aspirantes et de trois coups de pagayes à l’envie (toujours raisonnable). Le cul en prend quand même un coup en fin de journée.



Installation du campement sur une parcelle à peine moins désertique que la veille, les tentes toujours amorties dans une zone sableuse. Le traditionnel coucher de soleil vient sonner le glas de ce deuxième jour en pirogue, et c’est avec plaisir qu’on s’apprête à faire la fête à Nico, Claude et Carla, préparés avec un soin tout particulier, bien marinés, épicés et croquants sur le dessus, tendres à l’intérieur. On hallucine sur les résultats culinaires obtenus avec trois bouts de ficelle et deux braseros. Je tombe sur une cuisse plutôt charnue… sûrement pas celle de Carla, que je parierais plus légère.

La discussion continue tard, ça parle voyages essentiellement, Catherine nous parle de ses baroudages de jeunesse en Guyane tout en se plaignant de l’inconfort d’une tente, tout le monde est bien détendu. Malgré tous les bons moments passés avec les malgaches en journée, ils continuent à préférer ne pas trop se mélanger avec nous, une gêne subsiste malgré nos tentatives répétées de les inviter à notre nappe. Ils dorment tous à même le sol, sans tente, on est vraiment privilégié. Seul Max passe plus de temps avec nous pour discuter et nous briefer sur la suite, toujours calme et aux petits soins, avec la pointe d’ironie qui va bien. Il a l’adorable accent malgache qui transforme le JE en ZE et les CHE en SE. "Change" devient ainsi "Sanze"… après quelques jours, on comprend. Parfois.


Lundi 1er août

Le troisième jour de pirogue commence après le tralala matinal classique : réveil à 6h, petit déj de rois au milieu de rien, pliage du campement. Après deux jours de bivouac, on commence tous à avoir de bonnes têtes de vainqueurs. Nos accompagnateurs malgaches sont eux toujours en pleine forme, surtout les gamins qui ne se plaignent jamais de rien et ne rechignent devant aucune injonction de la part des plus grands.

Les embarcations traversent des terres plus vertes que la veille, avec de nombreuses plantations de tabac, de patates douces ou encore de haricots. Niveau bestiole, des chauves-souris sortent en masse d’un trou de falaise pour nous suivre du regard, un immense papillon noir à pois jaunes (ou blancs) nous survole, et des petits crocodiles continuent leur bronzette au soleil.

Sur les rivages des enfants crient, d’autres jeunes nous demandent nos bouteilles d’eau en plastique vides pour leur offrir une seconde vie, des vieux nous observent sans bruit, un peu hagards, d’autres encore jouent de la musique, notamment sur une petite guitare genre ukulélé local. La musique malgache la plus courante est un mélange de rythmiques world, reggae et samba avec des sons de sirènes, de sifflets et… d’accordéon. Ce qu’ils appellent rock est plutôt de la pop guimauve à plusieurs voix. Il me tarde de découvrir leur scène métal.

Midi sonne la fin du voyage le long de la Tsiribihina. On remercie chaleureusement les piroguiers, Hadza, Martin, toute la troupe qui va après une courte pause prendre le chemin du retour pour Miandrivazo à contre-courant. Ils peuvent en avoir pour 5 jours à l’aide d’un bâton à remonter le fleuve, à moins qu’ils ne se fassent remorquer par un des rares navires à moteur qui sillonne le fleuve contre un bon billet. En pleine saison des pluies, avec la crue du fleuve et le courant, ce même trajet peut prendre jusqu’à trois semaines !



Gros comité d’accueil hétéroclite dans le petit hameau du bord de fleuve et déjeuner entouré de nombreuses personnes nous regardant manger, notamment des enfants au ventre ballonné, symptôme typique de malnutrition… ça coupe un peu l’appétit.



Petite balade de 4km à pieds pour rejoindre le petit village d’Antsiraraka, alors que les sacs sont transportés sur des charrettes tractées par des zébus, sur lesquelles on grimpe aussi par intermittence pour passer des gués de rivière ou des tronçons inondés. Le commander in chief des charrettes à zébu est un vieil homme pas vraiment commode mais qui dégage un certain respect, plus dû à la hachette qu’il manie à démesure qu’à son âge avancé. Le long du chemin, les rizières sont verdoyantes et beaucoup plus hautes que précédemment. Le soleil tabasse. Les paysans travaillent dans les champs, portent des sacs de riz volumineux et suent à grosses gouttes.

A Antsiraraka, arrivée dans l’enchevêtrement de petites huttes de bois, bambous et de feuilles de palmiers qui nous sert d’hôtel. Les chambres sont pourvues de vrai lit, ça va faire du bien. Les douches sont assez sommaires, avec juste un seau rempli d’eau de la rivière et des récipients en plastique pour s’en asperger…, à l’africaine. Le pire, c’est qu’on se lave très bien et qu’on s’aperçoit qu’on a besoin de beaucoup moins d’eau qu’on peut le penser pour prendre une bonne douche complète… ça fait réfléchir.

Le soir, bonne bouffe tous ensemble. La descente en pirogue et la marche en plein cagnard a bien séché tout le monde, mais à part Catherine et Olivier qui continuent à se plaindre à grands coups de petites remarques que j’ai de plus en plus de mal à supporter, le groupe s’entend bien, est ultra content d’être ici et s’apprête à savourer une nuit en dur. Ce qu’on fait tous après quelques derniers verres de THB et de Carte Noire, un alcool local pour le moins surprenant, présenté sur l’étiquette comme "un rhum extra fin au goût subtil et inimitable, qui ravira les connaisseurs avertis". Effectivement, il vaut mieux être averti.


Mardi 2 août

Réveil à 5h30… en pleine forme ! Ça doit être l’effet vacances combiné au Carte Noir...
Aujourd’hui c’est 4x4 toute la journée pour atteindre la région des Tsingys, le deuxième temps fort du tour. On se retrouve avec Alice et Lolo dans le véhicule de Catherine et Olivier. Pas de chance. Le chauffeur est tout doux et souriant, il écoute de la pop malgache mièvre et lancinante, mélange de Walt Disney et de comédie musicale. Moi j’aime bien.



Pause de mi-parcours à Belo sur Tsirinbihina, juste après avoir navigué avec les 4x4 à l’aide d’un bac sur plusieurs km le long du fleuve, pas loin de l’embouchure de la mer. Le marché du bled est en pleine activité, on rachète plein de fournitures nécessaires (eau, mouchoirs, clopes…). On peu acheter de nombreuses épices et autres denrées alimentaires, la plupart étant vendu par unité de kapokas, correspondant à la contenance d’une boite de conserve vide de lait concentré. De nombreuses femmes ont le visage peinturluré de pâte d’écorce pour soigner leur peau, comme en Birmanie.



Déjeuner dans un resto : médaillons de gambas au beurre et à l’ail, des bananes rôties caramélisées au gingembre… on n’en peut plus de bien manger.

L’après-midi, la route se corse : 100 km à parcourir sur de la piste secondaire cahoteuse bien pourrie, voire à chier sur les 25 derniers Km. Presque 5h de route. On finit par arriver à Bekopaka après avoir passé un autre gué en bac. La mine soulagée, l’estomac dans les chaussettes.



On est reparti pour 2 jours de bivouac sur la rive du fleuve Manombolo. Sauf Catherine et Olivier qui se sont payé deux nuits dans un hôtel de luxe avec piscine à 2 km de là, tout en disant que si les lits étaient aussi inconfortables que la veille, ils préféraient encore dormir en tente. Classe.

Effectivement, le confort du camping reste rudimentaire, avec des douches froides à l’africaine, à l’eau du fleuve, et des trous dans le sol en guise de toilette, mais personne d’autre ne s’en plaint, tout le monde est ravi des attentions de Max, de l’organisation sans accroc, des repas succulents et de la bonne ambiance qui règne. Rova est de plus en plus à l’aise avec nous, et Ludovic, autre gamin de la famille qui nous a rejoins après les pirogues, est lui aussi super bon trip.

On dîne sur une terrasse couverte en dur, encore des gambas, entières cette fois. La soirée est particulièrement agréable. Christine, toujours très attentionnée et qui nous materne un peu (Olivier trouve qu’elle nous parle à Lolo et moi comme à ses "gars"), commence à se lâcher. Le couple est en fait en voyage de noces, ils viennent de se marier après 27 ans de vie commune ! Linda et Moï sont eux aussi en pleine forme, ça rigole à fond. Étonnant comme l’absence des deux relous peut détendre une ambiance de groupe. On goûte quand même à la bien nommée Eau de Monombola, préparation de Max à base d’un de ces rhums "au goût inimitable", dans lequel il a ajouté de la banane et du miel pour tenter de nous cacher le tord-boyaux qui se cache derrière. Petit malin.


Mercredi 3 août

Lever à 5h30… les boyaux tordus ! Un mal de ventre plutôt explicite, les contractions intestinales douloureuses ne laissent pas de doute quand à la teneur des festivités qui s’annoncent. On me renvoie une image pas bien glorieuse avec ça, une sale mine au joli hâle verdâtre. On doit partir à 6h30 pour les Tsingys, je n’imagine pas abandonner après avoir être arrivé jusque là, ça me rendrait plus malade encore, du coup je rejoins le 4x4 après un dernier passage à la case toilettes, tout le monde m’attend.

Une heure d’attente au bureau des autorités du parc (Mora mora), récupération de deux guides, Augustin et Rénadi. Il reste une vingtaine de km de piste défoncée vers le nord avant d’arriver à l’entrée des Grands Tsingys. Dans la précipitation, je me rends compte avec un temps de retard que j’ai oublié d’enfiler mes chaussures de marche, indispensables pour affronter les arrêtes rocheuses effilées omniprésentes. M’en fout, j’irai en tong (ou plutôt en sandales allemandes). Malade, en tong. Malgré l’évidente pitié que je provoque chez autres, je pense les faire bien rire sous le manteau.

Avant de parler de la journée, prenons le temps de lever le mystère sur ces curiosités géologiques appelées Tsingys. Alors voilà, la Grande Ile se sépare de la "plaque Africaine" il y a 160 millions d’années (on est toujours sur de l’estimation, hein). Sa partie ouest est d’abord immergée dans l’océan, émerge quelques millions d’années, replonge un moment, revient au grand jour… les étonnantes "cathédrales karstiques" dressées actuellement sont le fruit de cette indécision. Avec le coup de pouce d’un bon mouvement tectonique des familles, quand même. Et voilà une immense forêt de montagnes calcaires, recouvrant un parc de 250 km du nord au sud et d'environ 17 km d'est en ouest. Les pointes acérées si particulières sont dues à l’érosion, accélérée par la tombée de pluies acides à l’époque ou l’activité volcanique de l’île emplissait l’air de souffre.



Le spot me fait penser à la forêt de Shilin dans le Yunan en Chine, formé de manière comparable, recouvrant une superficie impressionnante aussi, mais d’une hauteur beaucoup plus modeste.

On est un peu moins cons, on peut y aller. Augustin et Rénadi guident le groupe dans un dédale de pierres entrecoupé de zones de forêts. Dans la forêt, des lémuriens toujours, les fameux sifakas blancs. Et puis encore une multitudes d’arbres et de plantes, endémiques, à coup sûr. Certains arbres sont déformés par des lianes qui s’enroulent autour d’eux, les étranglant comme des serpents.

La troupe s’enfonce dans une faille, puis traverse des grottes à la frontale, il faut parfois ramper un peu ou se faufiler dans des boyaux étroits. S’ensuivent des grimpettes entre les rochers, certains passages bien escarpés nous obligent à nous accrocher à des câbles avec des baudriers. Le chemin est bien balisé et hors de portée pour personne, avec beaucoup de petits rochers cloués à la roche initiale pour servir de marches, ou encore des échelles et des pontons en bois. Mais faut quand même faire gaffe à où on met les pieds (surtout en tong) et les mains, les tsingys étant bien tranchants. On prend progressivement de la hauteur, et les sujets au vertige commencent à perdre leur sang-froid les uns après les autres.



La végétation continue à trouver une raison d’être dans ce paysage rocheux hostile, avec des arbres fixés dans la roche et dont les racines ressortent un peu plus bas et poussent sur plusieurs mètres à l’air libre avant de trouver de petites parcelles de terre dans lesquels s'ancrer. Des lianes qui sortent d’on ne sait où permettent de s'y accrocher pour mieux se hisser.

Mon ventre, après avoir littéralement pourri ma première heure de balade en m’empêchant de profiter de l’invraisemblable environnement, commence à me laisser du répit, je reprends des couleurs.

Au plus haut de la progression, des belvédères permettent de contempler à 360° les grands tsingys à perte de vue. Magistral. On a l’impression d’admirer les restes d’un autre temps, une cité naturelle oubliée dans laquelle la végétation aurait repris quelques rennes. Les lieux conviendraient parfaitement à un récit de Lovecraft, devenant le berceau de créatures ancestrales démoniaques. Ma théorie est beaucoup plus fiable : nous serions devant l’ancien habitat des dragons au temps où ils peuplaient la terre. Les grottes sous les tsingys leur servaient de lieu de nidification, ils régnaient ensuite autour de ces cimes rocheuses qui leur permettaient de sa cacher au reste du monde. C’est leur propre souffre qui aurait provoqué les pluies acides provoquant leur perte dans un acte manqué d’autodestruction. J’imagine des centaines de dragons volant au dessus de ces pointes rocheuses à perte de vue… ça fait froid dans le dos. Ok, je ne suis peut-être pas tout à fait guéri.



Un pont suspendu bringuebalant au dessus du vide fait le lien entre deux massifs karstiques. Certains l’empruntent plus à reculons que d’autres. Alice est particulièrement brassée par l’épreuve mais s’en sort haut la main, tremblante, blême, mais vaillante dans l’effort.



Redescente. Nos pas nous mènent dans les profondeurs entres les roches, dans une Grande grotte appelée La Cathédrale. Puis les pierres laissent la place à la forêt, à nouveau. Encore une petite heure de marche avant d’avoir bouclé la boucle. Des oiseaux à tête bleue se baladent. Un lémurien géant fait sa sieste, pendant entre deux arbres tel un hamac. Mon ventre, après une période de non aggression, recommence à me tourmenter. Une ronce s’accroche à mes jambes. Rien ne va plus. Je pars devant pour arriver au parking au plus vite, direction les toilettes (un trou infesté de mouches).

Je m’endors dans la jeep dès le démarrage et me réveille à la rivière. Réveil vaporeux, le ventre grinçant mais moins douloureux, vite rempli par une plâtrée de pâtes bienvenues. Il est déjà 16h. A part les relous, tout le monde décide d’aller faire un tour du côté des Petits Tsingys, dont l’entrée se situe juste à côté. J’irai moi aussi jusqu’au bout !

1h30 de balade plus tard, on est au sommet de ces tsingys miniatures, qui s’étendent sur une superficie immense, mais beaucoup moins hauts et laissant bien plus de place à la végétation. Signe de mon rétablissement, je fais de nouveau des jeux de mots pourris. Certains s'en seraient bien passé. Perché sur un belvédère, on attend patiemment un coucher du soleil, qui ne vient jamais, caché à l’horizon par des nuages menaçants.

A peine rentré au campement, on décide d’embringuer Augustin et Rénadi dans une visite nocturne de la forêt ! Le reste du groupe abdique. Avec Alice et Lolo, on est des warriors, on ne lâchera rien. Une vingtaine de minutes de marche plus tard, dans une obscurité croissante nous sommes en plein chœur de la forêt. Nos amis nous demandent de n’allumer nos frontales que si nécessaire, pour se repérer quelques secondes, mais de globalement rester silencieux, dans la pénombre absolue. On entend des bruissements, des petits bruits au dessus de nous. Les guides sont trop forts. Ils s’arrêtent, écoutent, et pointent d’un coup leur lampe dans une direction, faisant mouche à chaque fois.

On observe une race de lémurien miniature, de 30g seulement, qui ressemblent presque plus à des rongeurs mais avec leur longue queue caractéristique et leur saut de branche en branche. C’est une espèce nocturne. Ils sont trop forts aussi pour dégoter des caméléons accrochés aux branches, en plein sommeil. Ils nous expliquent qu’il est plus facile de les repérer dans l'obscurité avec leur peau un peu luisante à la lumière des torches et leur incapacité de changer de couleur dans la nuit. On en voit de trois types différents, blancs, bruns et verts, de différentes tailles. On peut les toucher, leur dos est plutôt rugueux. Je me fais à ces bestioles qui sont en fait ultra friendly.



De retour au campement, un passage aux toilettes à raison de mes dernières inquiétudes, je suis guéri. L’appétit est là, le repas fait du bien. Je ne bois plus que de l’eau minérale. On est quand même cassé, on a marché 8h en tout. Les relous nous ont rejoins pour le dîner, Catherine se plaint de l’absence de bulles dans leur jacuzzi.


Jeudi 4 août

Lever 5h, peinard. Même plus mal. Tentes et sacs ficelés sur le toit des jeeps. Les véhicules des différents groupes font la course au petit matin pour être les premiers sur le bac qui traverse la rivière Manombolo chaque demi-heure environ avec trois 4x4. On a été bon, on sera de la première traversée.

Le début de voyage secoue dans tous les sens, comme prévu… je redoute une rechute qui ne viendra pas. Traversée d'un village bien paumé. L'atmosphère y est électrique. Des centaines de paysans marchent les uns derrière les autres, pas l'air bien contents, armés de lances ou de fusils ! Les 4x4 se frayent un chemin, ce n’est pas vraiment rassurant à proprement parler. Max nous explique que des zébus ont été volés. Ici, on ne rigole pas avec les vols de zébu. En l'absence de forces coercitives à proximité, on les chasse et on fait justice tout seul. On apprendra par la suite que les deux fêtards du premier jour à Tana avaient croisé un cadavre humain lors de leur descente de la Tsiribihina. Lardé de coups de machette. "Un voleur de zébu", selon leur guide.

Dans l’habitacle à quatre roues motrices, la présence de Catherine et Olivier me devient insupportable, leur petits commentaires méprisants, leurs remarques acerbes... je commence à faire une intolérance physique. Trop d’air, pas assez d’air, les repas n’étaient pas bons, pas assez copieux, il faut faire-ci, il faut faire ça, mal au dos, mal au genou… et mal à la tête pour moi. Je comprends qu’à cinquante ans passés il n’est pas évident de partir pour une semaine dans un confort relatif pour un périple au rythme assez soutenu, mais dans ce cas on voyage différemment, on va chercher des prestations plus chères et plus en adéquations avec ce qu’ils sont. Catherine s’est fait opéré du genou il y a 2 mois, n’aime pas le riz… un voyage tout à fait adapté ! Vu comme elle ne cesse de nous rabâcher ses expériences passées, j’imagine qu’elle va passer toute l’année à s’enorgueillir auprès de ses proches d’être venu jusqu’ici dans des conditions déplorables, qu’elle ne va cesser de louer l’incroyable beauté sauvage des tsingys… Alors que depuis le début du tour, on a l’impression qu’ils n’ont pas pris un gramme de plaisir, pas le moindre fun, qu'ils vivent l'une des pires expériences de leur vie. Rien ne semble pouvoir les satisfaire.

Pause déjeuner à Belo sur Tsiribihina, même resto qu’à l’aller. Queues de crevettes sauce aigre douce, mortel. Et puis encore trois quarts d’heure pour passer le bac sur la Tsiribihina. Les enfants nous pressent à coups de "donne moi le bonbon", "donne moi l’argent"… et si on donne quelque chose c’est la castagne entre eux. Situation désagréable.

L’après-midi, la piste a presque des allures de route, c’est moins casse-bonbons. On arrive dans une zone connue pour ses baobabs, d’où des pauses régulières pour voir ça de plus prêt.

D’abord le Baobab Géant, un de ceux qui ne tiendraient chez personne. 850 d’âge. Une circonférence correspondant à 12 personnes bras tendus (on a testé pour vous).

Ensuite le Baobab Amoureux, curiosité composé de deux baobabs siamois enlacés. Look réglementaire pour une carte postale.



Et puis le clou du spectacle pour finir, la légendaire Allée des Baobabs. Des dizaines de baobabs alignés de part et d’autres du chemin, et le soleil qui se couche là-dessus. Là aussi, le spot acquiert sans problème son BAC Cartes Postales.



Arrivée de nuit à Morondava, sur une route pleine de poussière sur laquelle tout le monde se double et se redouble sans vergogne, partagée entre piétons et vélos suicidaires, vieilles bagnoles, et 4x4 manquant de s’emplâtrer les uns dans les autres.

Devant l’hôtel, les sacs et le matériel sont descendus du toit. Max revient vers nous furax : les chambres avaient été réservé "sous X" par un stagiaire, et finalement prises par d’autres personnes. L’hôtel est maintenant complet. Nous on trouve l’histoire plutôt drôle et pas bien grave. Les relous sont furax, bien sûr. On recharge tout.

On se retrouve au Batelage, un autre hôtel à la cool et pas cher tenu par un vrai bon, l’un des premiers à avoir imaginer le tour de l’Ouest tel qu'on est en train de le boucler. A peine posé, on file profiter de la mer. On se mouille les pieds dans les fortes plutôt vagues (ou l’inverse) du Canal du Mozambique. Ça fait un bien fou. On n’est plus qu’à quelques encablures (400 petits km) du continent africain. Des mini-brochettes sont avalées dans une gargote dansante aux abords de la plage, pas assez pour rassasier son monde. On décide de finir à l’Oasis aka Chez Jean le Rasta, à deux pas de l’hôtel.

Le lieu n’est autre qu’un temple dressé en hommage à Bob Marley : posters sur les murs, tentures, stickers dans les chiottes, couleurs vert-jaune-rouge omniprésentes… même la carte du menu termine par un stupéfiant "Bob appétit" ! Du coup tout le monde nous fait de grands signes à Lolo et moi… à Madagascar, cheveux longs riment avec rasta : on est ici des fumeurs de splif ambulants !

Rova et Ludo mangent avec nous, on les a complètement adoptés. Max reste toujours un poil à l’écart et ne vois jamais d’un bon œil que les enfants passent trop de temps avec nous, surtout Rova… un protectionnisme qui doit s’expliquer par les nombreux « dérapages » de touristes avec de jeunes malgaches.

Après quelques bouchées de crevettes et quelques ti-punchs tapageurs, la fiesta bât son plein, tout le monde a envie de profiter de cette dernière soirée. Catherine et Olivier vont se coucher. Moï part vite loin dans les tours, Olivier (le cool) le rejoint, tout le monde danse, les filles se lâchent aussi. La musique est exclusivement jouée en live par des gars assis autour d’une table qui se refilent des instruments, qui chantent chacun leur tour ou font des pauses pour se rouler des pétards. Des bons eux aussi. Quelques chansons bien rythmées en malgaches, mais aussi des vieux tubes reggae français périmés ("J’ai des petits problèmes dans ma plantation" de Kana) ou des improvisations terminant invariablement par "Legalise it" ! Des expats français bien éméchés trainent autour du bar, racontent n’importe quoi en se roulant eux aussi des cônes. Je tire sur quelques uns, histoire de me fondre dans le décorum. L’un d’eux explique que le nouveau président autoproclamé « TGV » est un génie et qu’il a refait 100% des routes depuis son accession au pouvoir, ce qui nous fait péter de rire après les derniers jours passés. On retrouve aussi pas mal de têtes de touristes qui ont suivi le même parcours que nous dans d’autres groupes.
Jean le rasta chante d’ailleurs "La chanson du Vasaha", dont les paroles relatent le tour de l’Ouest de Madagascar pour touristes, sans rien oublier : pirogue, cascade, charrette à zébus, tsingys, baobabs… de l'ironie, des souvenirs et un tube en puissance qui n’a pas fini de nous trotter dans la tête. La soirée se termine avec des rhums banane offerts par la maison et un guitariste (excellent par ailleurs) qui s’applique sur des arpèges de Bob Marley (Olivier y va d’ailleurs de son « Redemption Song ») ou de Cabrel… il est temps de rentrer.


Vendredi 5 août

Je suis le seul à avoir mis mon réveil à 6h, pour intercepter le chauffeur de minibus qui est censé nous reconduire d’une traite à Antsirabé. Max est debout lui aussi pour m’épauler. Je suis donc chargé de négocier un délai… de 24h ! Tout le monde veut profiter de l’océan une journée supplémentaire. La discussion tourne court : le chauffeur rigole en disant qu’il doit être à la pointe nord de l’île le lendemain soir. Foiré. J’obtiens quand même un délai de quelques heures pour permettre à tout le monde de dormir un peu ou de profiter de la mer un moment.

Après m’être recouché une heure ou deux, on se lève pour aller prendre le petit déj face au Canal du Mozambique. Le soleil n’est pas encore bien haut et il fait déjà bien chaud, des petits bateaux naviguent prêt de la plage, quelques dizaines de personnes commencent à sortir leur maillots de bain. Pas le temps de se baigner pour nous, mais l’envie picote un peu.

De retour à l’hôtel, je demande à la nana de la réception le nom des chanteurs français qui ont percé ici. Garou (?) et Diam’s. Ah merde. Le minibus passe nous récupérer vers 10h et le reste de la journée n’est que route. 10 bonnes heures, avec seulement quelques pauses pour pisser. Déjeuner dans une cantoche de village avec de l’eau du riz (bouilli donc) à boire en guise d’eau de table. Escale à Antsirabé pour déposer le jeune Ludo, futur grand guide de l’Ouest, excellent, souriant de bout en bout. On rend aussi le matos de bivouac à Hadza, qui est venu nous saluer, tous sourires lui aussi. Tout le monde, plutôt calmé par la soirée de la veille, contemple et bouquine. Rova lit L'homme invisible d’H.G. Wells que lui a offert Olivier (le cool). Super idée.

Arrivée au Green Park hôtel à 20h passées, il fait nuit depuis un moment. Chacun s'installe dans son bungalow avant de revenir dire au revoir à Max et Rova, remercier vivement pour l’expérience qu’ils nous ont permis de vivre dans un territoire extraordinaire, reculé et encore peu fréquenté. Tous sauf Catherine et Olivier. Christine va toquer à la porte de leur chambre pour leur dire qu’on est tous là et leur demander s’ils veulent participer à un pourboire global pour Max. La réponse est un non catégorique, ils refusent même d’aller dire au revoir. Imbéciles.

On les laisse partir devant pour dîner, et on prend la direction inverse avec les autres. Bouffe à L’Arche, le resto où on a rencontré "Ah bah oué hein" Fabien. Sans les relous, l’ambiance est toujours aussi sympa, on revient sur la semaine tout en dégustant d’excellents pavés de zébus. On commence à avoir plein de petites complicités crées au fil des jours.

On finit par aller se coucher, épuisé, avec la ferme intention de ne plus jamais permettre à Catherine et Olivier de se dresser sur notre chemin.

Lundi 8 août - Fianarantsoa

29 juillet 2011

Madagascar, un an plus tard

Vendredi 29 juillet

Un an a encore passé… comme une étoile filante.

Un enchainement de concerts, de soirées, de saut d’une urgence à une autre, de nouveaux projets, nouvelles stimulations, nouvelles remises en question, nouvelles déceptions, et puis de nouvelles motivations qui ressurgissent… et des coupures régénératrices, des parenthèses salvatrices, des plongeons dans d’autres univers fictionnels qui aident parfois à mieux appréhender le réel.

Des nouveaux venus aussi, Adélie et Léon dans la famille, Arya, dans la famille aussi un peu, et puis d’autres à venir encore. La relève, toujours plus nombreuse, telle une armée de bambins prête à changer le monde et à nous mettre à l’amende d’ici pas si longtemps !

Un nouvel appartement à St-Paul, un vrai chez nous avec Alice, dans lequel on se sent particulièrement bien.

Un an a encore passé, et même pas pris le temps de raconter la fin du voyage l’été passé, les jours précieux passés à Valparaiso, cette ville dont on ne peut que tomber en amour… mais les souvenirs s’agrippent, au moins les plus tenaces, ceux qui resteront, et j’ai bon espoir de noircir de mots, un jour, ce carnet inachevé.

Un an a encore passé, et entre deux festivals, une tournée au Québec avec La Mine de Rien et l’enregistrement du nouvel album de Fake Oddity, me voici à nouveau dans l’avion. Avec Alice bien sûr, et Laurent (Lolo), l’invité surprise, le troisième homme, bien que deuxième paire de roubignoles (non, je n’oserai pas le mot c*******, il y a des gens bien ici). Ça devrait bien rigoler.


Lundi 25 juillet

Les sacs sont bouclés, bien que tardivement. Petite appréhension d’avant départ, on n’y échappe pas, et puis l’impression que chaque mail reçu est trop important, qu’il faut que j’y réponde sans faute… du mal à tout lâcher. TGV Lyon-Paris Roissy. Aéroport, salle d’embarquement, je me connecte frénétiquement, passe des coups de fil, envoie des mails comme un mort de faim… embarquement, déconnexion, décollage. Air Austral, gros engin, gros nanars de circonstance (Le Dernier Templier, Iron Man…), grosse difficulté à trouver le sommeil.


Mardi 26 juillet

Transit à St-Denis, La Réunion, au petit matin. A la descente, on voit par les hublots les montagnes de l’île qui culminent juste au dessus la ville, ça donne envie. Sortie de l’aéroport : on est bien en France. Mêmes plaques d’immatriculations, mêmes flics, mêmes cabines, mêmes pubs… je me demande bien à quoi ça sert de faire 10h de vol et de traverser les hémisphères pour se retrouver au même endroit ! On aperçoit quand même l’arbre dans lequel Raph a passé son enfance, on n’est pas venu pour rien.

Nouvel avion en direction de Madagascar. 1h30 de vol. On atterrit à la capitale Antananarivo (dite Tana) vers midi. Change de pognon (euros en ariarys). Il fait beau et chaud. Taxi et premier « Mora mora ». La devise du patelin, le truc sur toutes les lèvres, tout le temps… Mora mora, ça veut dire tranquille, cool, lentement. On a bien compris, ici faut laisser faire les choses, ne pas courir, ne pas stresser… ça nous va parfaitement. Les paysages qui défilent ont une teinte ocre dominante la terre est rouge, délimitant les nombreuses rizières. Des enfants souriants jouent sur les terre-pleins bordant la route, le taxi double de nombreux piétons, vélos, vieilles bagnoles (2ch, 4L, ladas, …), 4x4, et quelques attelages de zébus (vaches avec une bosse proéminente). La ville fait son apparition sur les hauteurs, avec le palais de la reine qui pérore un peu la haut sur sa colline.

Le chauffeur parle un français approximatif mais plutôt fluide et nous parle de la ville de Tana et des possibilités de logement entre deux « Mora mora » et « pas de problème ». On lui demande de nous poser à un hôtel, il nous emmène à un autre, sûrement des potes. A peine posés nos affaires dans une chambre pour trois, il revient nous chercher pour nous emmener dans un bar où nous attend un certain Eric qui veut discuter avec nous « juste pour nous montrer ce qu’on peut faire, pas de problème, juste pour écouter ». Eric est très cool bien sûr, souriant, cheveux gominés, blague facile, gueule de Jamel Debouze. Il nous assomme à coups de propositions alléchantes de voyages aventures dans l’Ouest du pays, de THB (Three Horses Beer, LA bière locale, élevée au rang de religion) et de ti-punchs maisons. Il est très fort. J’avais déjà un contact avec Robinson, un guide conseillé par un voyageur sur un forum, qui m’avait même appelé en France suite à l’envoi d’un mail… mais on ne peut pas lutter contre Eric-Jamel, le ti-punch, la petite blague qui va bien, et la fatigue du voyage… après une brève négociation, un contrat est signé et un acompte versé !

Balade en ville. On est harcelé par des vendeurs de rue innombrables, mendiants, gamins dans une cacophonie de clacksons et autres bruits de motos. Un peu comparable à La Paz en Bolivie en termes d’activité, de bruit et de nombre de vendeurs de trottoirs. On se perd en empruntant des rues au hasard. On est bien quelque part entre l’Asie et l’Afrique, avec des ambiances d’Amérique latine et une note d’Europe, surtout de France, bien marquée. Absolument toutes les pubs et toutes les devantures de magasin sont écrits en français, tout le monde parle français… ça va changer des voyages précédents. J’achète un téléphone portable malgache avec une carte SIM d’ici, ça ne coûte rien et ça va bien nous servir.

Retour au Outcool web bar pour (bien) bouffer, avec Eric en fond continuant à blablater des touristes. On file se coucher à 20h30, défoncés de cette première journée qui peut se résumer ainsi : le premier taxi rencontré à l’aéroport nous a pris, nous a fait dormir chez ses potes et nous a fait signer pour 8 jours de voyage avec un autre de ses potes. Comment ça, nous, des touristes à la con ? Rien à voir, de belles rencontres, et beaucoup de chance. Hum.


Mercredi 27 juillet

Le réveil sonne à 6h, on doit partir une heure plus tard pour Antsirabé avec Eric et d’autres heureux voyageurs. Petit déj à l’hôtel, à la française, croissant baguette beurre confiture… des vestiges de notre bonne vieille colonisation (1895-1960). Eric est à la bourre, on poireaute. Un couple de français d’une quarantaine d’année bien tassée se pointe, ils sont de la partie. Olivier et Christine, pas l’air méchants. On poireaute. Un minibus finit par s’arrêter. Bagages en vrac à l’arrière, on se sert. Un autre gars s’installe, nous explique qu’on attend son pote qui ne se remet pas d’une méchante cuite hier soir ! Eric nous explique qu’il ne part pas avec nous, qu’un autre guide génial va nous accueillir à Antsirabé. Ah. Le minibus décolle à 9h, deux heures après l’heure prévue. Mora mora.

4h de minibus vers le sud. Encore ces paysages aux teintes terreuses, ocres et rouges, parsemé de vert mais laissant globalement plutôt une impression de sécheresse. Et puis des cultures en terrasse à perte de vue, je n’en avais pas vu autant depuis la Chine et le Vietnam. De nombreuses douanes ponctuent la route, obligeant le véhicule à s’arrêter pour on ne sait quelle vérification ou demande de bakchich. Chaque arrêt voit son lot de vendeurs s’agglutiner autour du bus avec leur plateau rempli de bananes ou de poulets juché sur leur tête.

Antsirabé donne tout de suite l’impression d’une ville beaucoup plus calme et posée que Tana, avec une grande particularité : les pousse-pousses. De partout des petites charrettes de bois peintes en rouge se croisent, tirées par des malgaches aux pieds nus courant sur le bitume.

En stoppant devant l’hôtel, un des potes cuités de la veille se rend compte qu’il a oublié son sac avec tous ses papiers à Tana. Je me dis qu’il serait de bon ton de rester avec eux, il se pourrait bien qu’à leur proximité, je sois immunisé ! C’est pas vraiment sympa, mais ça me soulage presque de voir ce genre de galère arriver à d’autres.

L’hôtel est calme, composé de bungalows indépendants en brique rouge disséminés dans un grand jardin fleuri. Première balade dans cette ville aux mille pousses-pousses qui nous pressent pour monter dessus, on n’ose pas trop, ça nous semble un peu dégradant quand même… et à la fois faut qu’ils bouffent. On traverse le marché couvert et ses senteurs de fruits mûrs, de viandes et d’épices. Les bâtiments sont plutôt bas, si ce n’est l’immense cathédrale en plein centre ville. La cité s’est développé tout autour d’un lac, sur les rives duquel les femmes viennent faire sécher leur linge fraichement lavé dans son eau.

Pause dans un petit resto vide et sombre, Lolo goûte une excellente spécialité locale : du porc aux feuilles de manioc concassées. Café un peu plus au nord, à « L’Arche ». On y rencontre Fabien, excellente gueule (un peu barbu, un peu rasta, avec une grosse dent qui dépasse) et feeling immédiat. Il nous dit bosser en tant que guide avec Robinson, le gars avec qui j’étais en contact pour le tour avant de rencontrer Eric ! Après un bon moment à parler musique et à bien rigoler, il nous propose de nous balader en ville avec lui.

Première étape à la confiserie « Chez Marcel » où on suit le processus de fabrication des bonbons locaux. Alice achète tout le magasin ;-)
Deuxième arrêt à un atelier d’artisanat basé sur la corne de zébu. Démonstration impressionnante de création d’objet d’art en direct par un vieux peu loquace, avant que le commercial de la famille n’essaye de nous vendre la totale… et y parvienne en partie bien sûr.

Fabien est d’excellente compagnie, les blagues fusent, on a un humour compatible, ce qui n’est pas si évident que ça. Il n'arrête pas d'utiliser l'expression "zébument", la traduction locale de notre "vachement", genre "ce groupe est zébument bon", "cette ville est zébument loin"...
Il nous raconte aussi la folie des habitants d’Antsirabé pour les combats de coqs : il y a une vraie effervescence populaire autour de ces affrontements aviaires, avec beaucoup d’argent en jeu et des rapports coqs-entraineurs complètement surréalistes.

Traversée du Grand Marché, d’une taille effectivement assez spectaculaire. La lumière du soleil de fin de journée sur les étals est somptueuse. Fabien nous dis de faire gaffe à nos affaires. Il salue un pote et nous explique que c’est un grand pick-pocket, qu'il en connait plein ! Ca le fait rigoler.

La boucle est bouclée, retour à l’Arche. On paye un punch banane à notre copain du jour, puis un punch poubelle (mélange de tous les fruits de saison !), puis un planteur… on commence à être bien, on parle musiques et voyages et différences culturelles et traditions, et on se paye encore des bonnes tranches de rigolades. On a passé de supers moments avec lui.

On va manger au resto de l’hôtel, où un serveur à la tête de Tahiti Bob se met à nous offrir encore des rhums en fin de repas et à nous parler des groupes de rock locaux et de la fois ou il a mis une mandale au bassiste d’un groupe de black métal parce qu’il ne jouait pas assez bien. Tout ça en riant et en nous resservant. Propre. Les malgaches sont définitivement cool.


Jeudi 28 juillet

Réveil un peu après 8h et petit déj plutôt copieux à l’hôtel. Max, notre vrai guide, jeune, moins rock ‘n roll que Fabien mais l’air bien sympa, nous dit qu’il est possible de louer des VTT pour faire le tour des environs, avec notamment des lacs qui déchirent. Why not ? On débarque à L’Arche fièrement perché sur nos montures tout terrain. Fabien nous avait laissé espéré qu’il passerait encore la journée avec nous, mais malheureusement il doit absolument trouver des voyageurs pour le même tour que nous, au risque de ne pas pouvoir le faire partir. Comme on aimerait bien faire le trajet en parallèle avec lui, on l’incite à aller à la gare routière alpaguer le chaland, et on part en direction de l’Ouest.

Passé le merdier urbain, croisements aléatoires de piétons, minibus, charrettes, pousse-pousses et autres scooters, la route goudronnée se dégage un peu et les échoppes laissent la place à de nouveaux superbes paysages aux nombreuses cultures délimitées en autant de parcelles de couleurs, parfois suffisamment gorgées d’eau pour laisser le soleil s'y refléter. Les rizières côtoient des cultures de blé et autres patates douces, et grimpent en terrassements dans les collines au loin.

Les 7km de cette route goudronnée bien entretenue sont avalés en ½ heure, et le lac Andraikiba en vue. Un joli lac, assez grand, entouré d’arbres et de cultures en terrasse. En contrebas de notre point de repos, un pêcheur lance un filet à l’eau pendant que deux gosses essayent de tuer des oiseaux dans les arbres à l'aide d'un lance pierres. Une petite vieille nous vend un régime de petites bananes parfaitement mures et de biscuits parfaitement étouffe-chrétiens.

Étant parti tard, on avait prévu de n’aller que jusqu’à ce lac, mais il n’est que 13h et le second lac, dont tout le monde nous a loué la beauté, n’est qu’à 11 km en continuant le chemin : on décide de s’y rendre. Et là c’est une autre histoire. Le goudron se transforme en chemin de terre caillouteux et friable alors que le plat relatif se mut en jolie grimpette. Le soleil cogne fort, on est au pire moment de la journée, et pas une crotte d’ombre sur le trajet. Tous les enfants des petits hameaux traversés nous accueille en criant « VASAHA ! VASAHA ! », qui peut se traduire par « ETRANGER ! » ou encore « TOURISTE BLANC ! ». La plupart des habitants de ces patelins ne parlent pas français, sinon quelques mots. Les paysages sont beaux mais le sentier est assez difficile et l’avancée laborieuse. Alice se met à faire la gueule en voyant qu’elle a du mal à monter et qu’il reste beaucoup à parcourir. On finit par arriver au deuxième lac après 2h d’efforts, aux alentours de 15h.

Tout le village nous accueille et essaye de nous vendre des œufs et des cœurs en pierres semi-précieuses (j'ai déjà donné), pendant qu’un vieux monsieur nous escorte plus haut jusqu’au lac Tritriva, enclavé en contrebas dans un cratère volcanique. Le soleil est malheureusement déjà trop bas pour apprécier sa fameuse couleur verte émeraude, mais il en jette quand même, le salaud, et le point de vue sur tous les environs est splendide. Notre guide de circonstance nous conte différentes légendes sur le lac, des amants maudits noyés transformés en arbres entrelacés sur le rocher, au commandant Cousteau n’ayant jamais réussi à atteindre le fond…

On n’a malheureusement que peu de temps, la position du soleil ne nous permettant pas de trainer. Il fait complètement nuit à 18h ici, avec une absence quasi totale d’éclairage public. Le retour est plus rapide car principalement descendant, mais un peu casse gueule aussi. Alice n’en peut plus, elle préfère souvent marcher à côté de son vélo plutôt que de dévaler le sentier caillouteux et glissant. Le premier lac est en vue un peu avant 17h, et nous sommes de retour à Antsirabé une petite demi-heure plus tard. Entre temps, on a pu admirer les rayons jaune-orangées obliques du soleil déclinant sur les terres cultivées jalonnant la route.

A 18h, RV à l’hôtel avec Max et le groupe au complet. Olivier et Catherine sont là. On les a recroisé régulièrement et ils sont très sympas, on est plutôt content de partir avec eux. Par contre les 2 gentils borrachos porte-bonheur ont été remplacé par un autre couple, 55 ans environ, qui me fait dresser les poils immédiatement. L’homme a une tête de connard plein aux as et sa précieuse femme est surmaquillée avec un foulard en soie autour du coup… au secours !
Ils se mettent à se plaindre que leur minibus était en retard le matin, que le resto conseillé par leur guide était d’un très mauvais rapport qualité prix, avant de s’enquérir du fait que leurs sacs ne seraient pas mouillé pendant la descente en pirogue et qu’il y aurait bien de l’eau chaude lors des nuits passées en bivouac. Ils n’ont rien compris et ça me fout hors de moi de côtoyer des cons pendant toute une semaine, dans un cadre complètement naturel, où je voulais justement fuir ce genre de personnes et de comportement. Ça va pas être triste.

On va diner à l’Arche en espérant croiser Fabien sans succès. On commande avec Lolo un Romazava, spécialité avec différents morceaux de viandes baignées dans un grand bouillon assaisonné aux feuilles de manioc et à la brède Mafana dite fleur jaune. C’est vraiment trop particulier. La fleur jaune donne des fourmillements astringents et désagréables en bouche, avec un arrière goût vraiment trop cheulou. Je n’arrive pas à finir mon assiette, c'est rare. On se rattrape avec une bonne flambée de crêpes à l’ananas.

Les autres rentrent dans la chambre pendant que je vais à l’autre bout de la ville me connecter au seul cybercafé dégoté… aucune autre connexion wifi dans la deuxième plus grosse ville de l’ile ! Ça promet pour la suite. Dans la pièce à côté, un restaurant avec une chanteuse et un guitariste jouant des airs langoureux pendants que les gens dinent. J’ose demander les services d’un pousse-pousse pour me ramener jusqu’à l’hôtel… sensation pas très plaisante, mais le gars me ramène en courant à l'hôtel. Je passe le bonsoir à Tahiti Bob avant de rejoindre Alice et Lolo, confortablement allongés dans leurs lits avec des bons bouquins dans les mains. Demain, l’aventure commence.

Premières photos à découvrir ici