08 août 2011

Les mystères de l'Ouest malgache

Lundi 8 août

Internet, enfin ! Madagascar est extraordinaire par bien des points, et notamment sa faculté naturelle à se couper du monde. Rien de plus facile ici. Et rien de plus galère quand on tient un blog et qu'on aimerait pouvoir donner des nouvelles régulièrement. Mais pour tout avouer, ça fait un bien fou d'être coupé à ce point là de toute forme de communication. Cet état de fait est probablement dû en partie au côté particulièrement sauvage de l'ouest malgache. Huit jours passés à parcourir terres, rivières et montagnes d'une région débordante de curiosités naturelles fascinantes, en compagnie d'une joyeuse troupe bien métissée. Même si on se serait bien passé des cons.

J'ai essayé de foutre quelques photos directement dans le blog pour une fois.
Il y en a plus
ICI (pour ceux qui n'ont pas Facebook).


Vendredi 29 juillet

Réveil. Il est tôt mais il fait déjà jour et beau. Je boucle mon sac rapidement pour avoir le temps de passer un peu de temps dans le (seul ?) café Internet du bled. Retour en pousse-pousse. La ville en dénombrerait 7000, et les "chauffeurs" galèrent pas mal. La majorité d’entre eux louent leur véhicule pour la journée et dorment entassés dans des dortoirs d’Antsirabé en attendant de ramener un peu d’argent à leur famille qui crèchent en dehors de la ville.



A mon arrivée devant le Green Park, tout le monde est là, ready to go. Fabien, qui n’a pas trouvé assez de touristes de son côté, est venu nous dire au revoir. Le simple fait de voir sa bonne gueule fout la patate. On grimpe dans un minibus, les bagages sont entassés à l’arrière… départ en direction de l’Ouest.

Le chauffeur roule comme un malade sur des routes "douteuses" à "clairement cabossées", et s’enfile 250 km en 4 petites heures. Les sacs ne cessent de tomber de leurs sièges, et on s’agrippe comme on peut à son voisin. On sent le climat changer en même temps que le paysage se transforme. Des hautes terres d’Antsirabé, bien ensoleillées mais jamais suffocantes, avec des terres fertiles et bien irriguées, on passe à des paysages plus arides et montagneux (genre falaises ocres de l’ouest américain) et la chaleur monte au fur et à mesure que le minibus descend en altitude. On traverse encore nombre forêts, petits villages et autres champs cultivés avant d’apercevoir en contrebas la grande rivière Tsiribihina et la ville de Miandrivazo, point de départ de notre descente en pirogue.

On élit domicile dans un petit gîte sympa, avec des lits affublés de moustiquaire, abords du fleuve oblige. Le village n’est à l’évidence pas riche, les habitations sont sommaires, l’électricité fournie par des groupes électrogènes.

Une promenade sur la rive s’impose, on observe les traversées de pirogues dans le contrejour du soleil déclinant. Le village est calme, même si des enfants nous entourent rapidement en criant "Vasaha" et en nous prenant par la main, hilares. Les cheveux longs ne sont pas courant ici. Avec Lolo, on est un peu des spécimens. Ils réclament qu’on les prennent en photo, pas contre un billet, juste pour se regarder après et prendre des fou-rires. Ok, ils réclament des bonbons. Ok, on craque. Les silhouettes des piroguiers se détachent devant un soleil qui se couche sur lla rivière, ça pose.



Retour au gîte. Le couple "prout-prout" veut tout organiser, et surtout qu’on reste tous ensemble. Bribe de discussion :
Eux : - on mange où ce soir ?
Nous : - pour l’instant on allait se boire une petite bière ici, on verra plus tard pour manger, on se promènera et on improvisera
Eux : - Ah, super idée, prenons l’apéro ici avant d'aller au resto.

Aucun resto ne nous accepte, n’ayant pas assez de provision pour faire à manger pour sept ! On finit par trouver grâce dans une enseigne perchée un peu plus haut à qui il reste un ou deux poulets qu'ils peuvent agrémenter de frites. Un autre groupe mange sur la même terrasse, des belges dont la plupart n’ont pas pu récupérer leur bagage en arrivant à Tana. Leur guide vient tchatcher avec nous, la discussion est passionnante. Il nous parle de la tristesse que lui provoquent les problèmes de sono pays et l’instabilité politique préoccupante.

Selon lui, le pays n’a jamais su exploiter un sous-sol richissime (pétrole, minéraux, matières premières…) et des sols fertiles qui devraient permettre, avec une volonté politique, un véritable développement économique. Il se plaint des dissensions entre les 18 ethnies de l’île, attisées par partis politiques différents qui essayent tous de monter les unes contre les autres pour tirer leur épingle du jeu. La population malgache est pourtant plutôt unie au départ, même s'il subsiste quelques tensions historiques entre les habitants des hautes terres du centre et ceux des côtes. Les élites seraient systématiquement corrompues, s’enrichissant au détriment d’une grande majorité pauvre. Dès qu’un homme politique semble vouloir changer de cap, il se cogne à un système branlicotant où l’argent disparait dans des tas de poches intermédiaires, empêchant les réformes de se mener à bien, les écoles et les routes de se construire, une classe moyenne se créer, et par la même l'économie de se relancer sainement. La merde.

Les régimes se sont succédé sans parvenir à grand-chose. Ratsiraka est passé de socialiste révolutionnaire dans les années 70 à grand défenseur d’une économie libérale dans les années 90. Ravalomanana, qui lui a prit le pouvoir en 2002 après une crise née d’élections dénoncées frauduleuses, a tenté de faire bouger les lignes dans le bon sens et d’engager des réformes… tout en enrichissant sa famille et ses entreprises et en rachetant les médias. Un classique. Il a aussi ouvert le pays aux investissements américains, africains et chinois au détriment de la France, mise un peu sur la touche, qui ne serait pas étrangère au coup d’état de Rajoelina en 2009 ! Ce dernier, jeune homme d’affaire aux dents longues (34 ans), maire de Tana, surnommé "TGV", s’octroie le pouvoir malgré l’interdiction par la constitution malgache degouverner le pays avant 40 ans révolus. Depuis son arrivée au pouvoir, qu’il estime transitoire (des élections en bonnes et dues formes sont promises depuis 2 ans), la liberté de la presse n’a cessé de se dégrader, l’analphabétisation gagne encore du terrain…

Le guide est très véhément, on sent qu’il a besoin de s’exprimer, il nous remercie de venir à Madagascar et de parler de la situation autour de nous. Il emploie des formules marrantes comme : "Je ne ferai jamais de politique, ce n’est pas mon rôle, je ne serai jamais partisan… mais je ne laisserai pas un gamin de 35 ans décider de l’avenir de ce pays !" ou encore "je ne critique pas, mais si j'ai une bouche, c'est pour parler".

Il nous éclaire aussi sur les fadhis, sortes de tabous visant à respecter les ancêtres, variant d’une ethnie à une autre. L'un d'eux interdit aux femmes de mettre au monde des jumeaux ou des triplés. Les malheureux sont alors déposés à la naissance à l’entrée d’un enclos de zébus et piétinés par le troupeau. Un autre oblige le père à manger le prépuce de son fils circoncis avec de la banane. Nice.

On fait un peu mieux connaissance avec nos compagnons de route.

Olivier et Christine, premiers rencontrés, sont très sympas. Ils habitent au Mans, lui est instit spécialisé dans les cas sociaux, détenus et autres handicapés, elle est infirmière. Ils ont des enfants de 16 à 24 ans, leurs fils ont les cheveux longs, ils écoutent de la chanson, aiment les Cowboys Fringants et Renan Luce…

Olivier (2) et Catherine, prof de sport et architecte, ne semblent pas si affreux… on verra bien. S'ils ont déjà beaucoup voyagé et ne sont pas là par hasard, ils semblent manquer furieusement de rock ‘n roll.

On termine la soirée avec Lolo et Alice en discutant à la terrasse d’un café avec les piroguiers qui vont nous conduire le lendemain, et leur potes, bien entamés par les THB, racontant pas mal de conneries, nous proposant du pouf-pouf (quelque chose à fumer) et nous parlant des jolies filles de Morondava qu'ils vont voir quand ils sont loin de leur femme.

Au moment de se mettre au lit, rencontre avec Moï et Linda, le dernier couple qui a fait la route en taxi brousse de Tana à Miondrivazo en une journée et qui vient d’arriver pour se joindre au wagon. 30-35 ans, tout sourires, habitant à… Tassin la demi-lune !


Samedi 30 juillet

Lever aux aurores. Les coqs du bled ont la particularité originale de se réveiller (et de nous réveiller) dès minuit, et jusqu’à 6h le matin !

Petit déj copieux avant le départ en pirogues. Notre flotte est composée de quatre embarcations en bois. Un couple par pirogue (on accepte Lolo dans la notre) + 1 piroguier en chef à l’arrière + 1 ou 2 accompagnateurs malgaches dispatchés (jeunes frères et sœurs des piroguiers qui veulent nous accompagner, Max le guide, Hadza le cuisinier, …) + beaucoup de matériel (braseros, couverts, packs d’eau, matelas en mousse, tentes, bagages…) + 3 poules vivantes ! On appelle ces dernières Nicolas, Carla et Claude, pour être sûr de ne pas trop s’attacher.



Dans notre pirogue, équipe de luxe :
  • Ferdinand,16 ans, chef piroguier, pas très loquace mais très gentil et qui envoie du lourd avec la pagaye.
  • Martin, 9-10 ans, son petit frère, tout fou, rigolo, et qui envoie du lourd avec la pagaye.
  • Alice, Lolo et moi-même, plutôt contents d’être là, bien installés sur nos matelas en mousse, adossés aux sacs, une pagaye en bois à se partager à trois… on la laisse généreusement à Lolo, en se disant qu’il est de toute probabilité qu’il envoie du lourd avec la pagaye.
Le voyage commence. La pirogue tangue un peu, c’est loin d’être désagréable. On est vautré, on est bien. Sur la première partie de la descente, la végétation n’est pas si dense. Des terres vaguement cultivées, des champs en friche, quelques arbres. Quelques oiseaux qui se manifestent le long du parcours, hérons, martins pêcheurs, un rapace aussi.

Hadza se jette à l’eau, remonte dans les arbres du bord, et nous ramène un gros caméléon sur une pagaie, qu’il tend juste devant ma gueule. Vraiment trop cheulou cette bestiole, je suis pas rassuré.

On passe quand même globalement toute la journée à ne RIEN faire, sinon regarder défiler le paysage, prendre le soleil, et se laisser bercer par le son des coups de pagayes dans l’eau et le mouvement de balancier lancinant de la pirogue. Des familles de paysans nous disent régulièrement bonjour sur les rivages, surtout des enfants qui courent un moment sur le côté pour nous accompagner et discuter avec les piroguiers. Max nous a expliqué qu’en absence de planning familial, les couples avaient souvent jusqu’à 10 ou 12 enfants, surtout dans les campagnes. La plupart ne vont pas à l’école et vont travailler dans les champs dès qu’ils en ont la force.



Petite pause à côté d’un village pour déjeuner, tous les enfants viennent une fois encore se joindre à nous. Hadza nous a préparé un repas de compèt, il a épluché des légumes en julienne et fait mijoter le tout avec un assaisonnement parfait depuis la pirogue, sur un brasero posé en son centre ! Une bonne viande de zébu avec ça, on se régale. On reprend le fil de l’eau le ventre plein.



Le calme absolu reprend son droit. Ni montre, ni téléphone, ni connexion, ni rien, juste la pirogue, la nature, les arbres, la rivière, la glande, accompagnés du petit sifflotement de Ferdinand à l’arrière.

Arrêt sur un terre-plein désertique recouvert de sable pour passer la nuit. On plante des tentes qui ont déjà bien vécues et dans laquelle on rentre difficilement à deux avec les bagages. Le soleil ne tarde pas à se coucher derrière le fleuve, l’horizon explose de couleurs.



Max nous propose de nous poser sur une nappe de fortune et nous amène l’apéro. Des princes. Rhum arrangé à la vanille, ça passe tout seul. Moï est déjà bien éméché, il avoue avoir éclusé toute la journée une bouteille de rhum local concocté par un des piroguiers, "L’eau de la Tsirhibina", probablement distillé avec l’eau de la rivière mélangé avec quelques douceurs pour tenter d’atténuer son côté débouche-chiottes.

Excellent ragout de légumes, pâtes, viande de zébu bouillie, tranche d’ananas… tout est goutû, parfaitement assaisonné et fait à base de produits frais, un régal.

Quelques verres et accords de guitares plus tard, l’ambiance devient véritablement détendue. L’instrument (tout désaccordé, plein de trous, rafistolé à la zob) passe de mains en mains. Des mélodies malgaches, françaises ou espagnoles montent dans une nuit noire constellée de mille étoiles, dont la croix du Sud qui se détache nettement au dessus du fleuve, hémisphère sud oblige.

Et puis le silence, le calme, la nature qui bruisse, qui chuchote d’incompréhensibles secrets. On reste là à terminer les bouteilles et à discuter, les gens vont se coucher progressivement, les derniers à une heure qui nous semble exagérément tardive… il n’est que 22h.


Dimanche 31 juillet

Max réveille le camp avec 3 (faux) accords de guitare au lever du jour. Le petit déj est déjà prêt, œufs au plat, cafés. Pliage de tentes. On est sur l’eau.

Le paysage change dès le matin, il y a plus de végétation autour, de forêts. Et avec les arbres plus d’animaux à chercher des yeux. On ne tarde pas à apercevoir des lémuriens, ces fameux primates qui n’ont survécu sur la Grande Ile que grâce à l’absence de leurs cousins les singes, qui auraient provoqué leur disparition dans le reste de l’Afrique. Des crocodiles aussi, qui se font bronzer peinard au soleil sur les rochers prêt de l’eau, et qui plongent dans le courant dès qu’on les dérange un peu trop.



La flore est tout aussi passionnante à découvrir… bon, surtout pour des botanistes. Pour moi, ça reste des arbres et des fleurs. Mais à ce qu’il parait, l’endémisme à Madagascar est véritablement dingue. Pour les moins cultivés d’entre vous (j’en faisais partie peu de temps avant d’écrire ces lignes), une espèce endémique est une espèce qui n’existe que dans une région ou un pays. En l’occurrence, 85% des espèces végétales de Madagascar sont endémiques, comme 95% des poissons d’eau douces, les cinq familles de lémuriens, 98% des reptiles et amphibiens, plus de 40% des oiseaux, et 2900 espèces de papillons environ (on va pas mégoter). Et bon, sans dire que ça se voit, ça fait plaisir de le savoir et de se sentir dans un endroit unique.

Vers midi, les pirogues arriment aux abords d’une cascade, un cadre trois étoiles pour déjeuner. Martin, le gosse de la pirogue, choppe les trois poules par les pattes d’une seule main et les saigne à la gorge une à une, de manière aussi naturelle que j’éplucherais une carotte (peut-être même plus aisément).

Vers le coin d’eau, on est entouré d’autres groupes de vasahas, mais l’étape n’est pas désagréable : baignade, douche, massage naturel avec le flot de la cascade. Alice et Christine tentent d’apprendre à Rova (prononcer « Rouva »), la nièce de Max de 12-13 ans, à nager. Le soleil n’a pas débandé depuis notre départ, il fait chaud et l’eau fait du bien à tout le monde.

Pendant le déjeuner, notamment composé de spaghettis aux (très frais) abats de poules, plusieurs sifakas (lémuriens blancs) nous observent quelques mètres seulement au dessus de nous, dans l’arbre qui nous fait de l’ombre.

L’après-midi défile tranquillement au rythme de l’eau, agrémentée de siestes bien méritées, de silences contemplatifs, de lecture aspirantes et de trois coups de pagayes à l’envie (toujours raisonnable). Le cul en prend quand même un coup en fin de journée.



Installation du campement sur une parcelle à peine moins désertique que la veille, les tentes toujours amorties dans une zone sableuse. Le traditionnel coucher de soleil vient sonner le glas de ce deuxième jour en pirogue, et c’est avec plaisir qu’on s’apprête à faire la fête à Nico, Claude et Carla, préparés avec un soin tout particulier, bien marinés, épicés et croquants sur le dessus, tendres à l’intérieur. On hallucine sur les résultats culinaires obtenus avec trois bouts de ficelle et deux braseros. Je tombe sur une cuisse plutôt charnue… sûrement pas celle de Carla, que je parierais plus légère.

La discussion continue tard, ça parle voyages essentiellement, Catherine nous parle de ses baroudages de jeunesse en Guyane tout en se plaignant de l’inconfort d’une tente, tout le monde est bien détendu. Malgré tous les bons moments passés avec les malgaches en journée, ils continuent à préférer ne pas trop se mélanger avec nous, une gêne subsiste malgré nos tentatives répétées de les inviter à notre nappe. Ils dorment tous à même le sol, sans tente, on est vraiment privilégié. Seul Max passe plus de temps avec nous pour discuter et nous briefer sur la suite, toujours calme et aux petits soins, avec la pointe d’ironie qui va bien. Il a l’adorable accent malgache qui transforme le JE en ZE et les CHE en SE. "Change" devient ainsi "Sanze"… après quelques jours, on comprend. Parfois.


Lundi 1er août

Le troisième jour de pirogue commence après le tralala matinal classique : réveil à 6h, petit déj de rois au milieu de rien, pliage du campement. Après deux jours de bivouac, on commence tous à avoir de bonnes têtes de vainqueurs. Nos accompagnateurs malgaches sont eux toujours en pleine forme, surtout les gamins qui ne se plaignent jamais de rien et ne rechignent devant aucune injonction de la part des plus grands.

Les embarcations traversent des terres plus vertes que la veille, avec de nombreuses plantations de tabac, de patates douces ou encore de haricots. Niveau bestiole, des chauves-souris sortent en masse d’un trou de falaise pour nous suivre du regard, un immense papillon noir à pois jaunes (ou blancs) nous survole, et des petits crocodiles continuent leur bronzette au soleil.

Sur les rivages des enfants crient, d’autres jeunes nous demandent nos bouteilles d’eau en plastique vides pour leur offrir une seconde vie, des vieux nous observent sans bruit, un peu hagards, d’autres encore jouent de la musique, notamment sur une petite guitare genre ukulélé local. La musique malgache la plus courante est un mélange de rythmiques world, reggae et samba avec des sons de sirènes, de sifflets et… d’accordéon. Ce qu’ils appellent rock est plutôt de la pop guimauve à plusieurs voix. Il me tarde de découvrir leur scène métal.

Midi sonne la fin du voyage le long de la Tsiribihina. On remercie chaleureusement les piroguiers, Hadza, Martin, toute la troupe qui va après une courte pause prendre le chemin du retour pour Miandrivazo à contre-courant. Ils peuvent en avoir pour 5 jours à l’aide d’un bâton à remonter le fleuve, à moins qu’ils ne se fassent remorquer par un des rares navires à moteur qui sillonne le fleuve contre un bon billet. En pleine saison des pluies, avec la crue du fleuve et le courant, ce même trajet peut prendre jusqu’à trois semaines !



Gros comité d’accueil hétéroclite dans le petit hameau du bord de fleuve et déjeuner entouré de nombreuses personnes nous regardant manger, notamment des enfants au ventre ballonné, symptôme typique de malnutrition… ça coupe un peu l’appétit.



Petite balade de 4km à pieds pour rejoindre le petit village d’Antsiraraka, alors que les sacs sont transportés sur des charrettes tractées par des zébus, sur lesquelles on grimpe aussi par intermittence pour passer des gués de rivière ou des tronçons inondés. Le commander in chief des charrettes à zébu est un vieil homme pas vraiment commode mais qui dégage un certain respect, plus dû à la hachette qu’il manie à démesure qu’à son âge avancé. Le long du chemin, les rizières sont verdoyantes et beaucoup plus hautes que précédemment. Le soleil tabasse. Les paysans travaillent dans les champs, portent des sacs de riz volumineux et suent à grosses gouttes.

A Antsiraraka, arrivée dans l’enchevêtrement de petites huttes de bois, bambous et de feuilles de palmiers qui nous sert d’hôtel. Les chambres sont pourvues de vrai lit, ça va faire du bien. Les douches sont assez sommaires, avec juste un seau rempli d’eau de la rivière et des récipients en plastique pour s’en asperger…, à l’africaine. Le pire, c’est qu’on se lave très bien et qu’on s’aperçoit qu’on a besoin de beaucoup moins d’eau qu’on peut le penser pour prendre une bonne douche complète… ça fait réfléchir.

Le soir, bonne bouffe tous ensemble. La descente en pirogue et la marche en plein cagnard a bien séché tout le monde, mais à part Catherine et Olivier qui continuent à se plaindre à grands coups de petites remarques que j’ai de plus en plus de mal à supporter, le groupe s’entend bien, est ultra content d’être ici et s’apprête à savourer une nuit en dur. Ce qu’on fait tous après quelques derniers verres de THB et de Carte Noire, un alcool local pour le moins surprenant, présenté sur l’étiquette comme "un rhum extra fin au goût subtil et inimitable, qui ravira les connaisseurs avertis". Effectivement, il vaut mieux être averti.


Mardi 2 août

Réveil à 5h30… en pleine forme ! Ça doit être l’effet vacances combiné au Carte Noir...
Aujourd’hui c’est 4x4 toute la journée pour atteindre la région des Tsingys, le deuxième temps fort du tour. On se retrouve avec Alice et Lolo dans le véhicule de Catherine et Olivier. Pas de chance. Le chauffeur est tout doux et souriant, il écoute de la pop malgache mièvre et lancinante, mélange de Walt Disney et de comédie musicale. Moi j’aime bien.



Pause de mi-parcours à Belo sur Tsirinbihina, juste après avoir navigué avec les 4x4 à l’aide d’un bac sur plusieurs km le long du fleuve, pas loin de l’embouchure de la mer. Le marché du bled est en pleine activité, on rachète plein de fournitures nécessaires (eau, mouchoirs, clopes…). On peu acheter de nombreuses épices et autres denrées alimentaires, la plupart étant vendu par unité de kapokas, correspondant à la contenance d’une boite de conserve vide de lait concentré. De nombreuses femmes ont le visage peinturluré de pâte d’écorce pour soigner leur peau, comme en Birmanie.



Déjeuner dans un resto : médaillons de gambas au beurre et à l’ail, des bananes rôties caramélisées au gingembre… on n’en peut plus de bien manger.

L’après-midi, la route se corse : 100 km à parcourir sur de la piste secondaire cahoteuse bien pourrie, voire à chier sur les 25 derniers Km. Presque 5h de route. On finit par arriver à Bekopaka après avoir passé un autre gué en bac. La mine soulagée, l’estomac dans les chaussettes.



On est reparti pour 2 jours de bivouac sur la rive du fleuve Manombolo. Sauf Catherine et Olivier qui se sont payé deux nuits dans un hôtel de luxe avec piscine à 2 km de là, tout en disant que si les lits étaient aussi inconfortables que la veille, ils préféraient encore dormir en tente. Classe.

Effectivement, le confort du camping reste rudimentaire, avec des douches froides à l’africaine, à l’eau du fleuve, et des trous dans le sol en guise de toilette, mais personne d’autre ne s’en plaint, tout le monde est ravi des attentions de Max, de l’organisation sans accroc, des repas succulents et de la bonne ambiance qui règne. Rova est de plus en plus à l’aise avec nous, et Ludovic, autre gamin de la famille qui nous a rejoins après les pirogues, est lui aussi super bon trip.

On dîne sur une terrasse couverte en dur, encore des gambas, entières cette fois. La soirée est particulièrement agréable. Christine, toujours très attentionnée et qui nous materne un peu (Olivier trouve qu’elle nous parle à Lolo et moi comme à ses "gars"), commence à se lâcher. Le couple est en fait en voyage de noces, ils viennent de se marier après 27 ans de vie commune ! Linda et Moï sont eux aussi en pleine forme, ça rigole à fond. Étonnant comme l’absence des deux relous peut détendre une ambiance de groupe. On goûte quand même à la bien nommée Eau de Monombola, préparation de Max à base d’un de ces rhums "au goût inimitable", dans lequel il a ajouté de la banane et du miel pour tenter de nous cacher le tord-boyaux qui se cache derrière. Petit malin.


Mercredi 3 août

Lever à 5h30… les boyaux tordus ! Un mal de ventre plutôt explicite, les contractions intestinales douloureuses ne laissent pas de doute quand à la teneur des festivités qui s’annoncent. On me renvoie une image pas bien glorieuse avec ça, une sale mine au joli hâle verdâtre. On doit partir à 6h30 pour les Tsingys, je n’imagine pas abandonner après avoir être arrivé jusque là, ça me rendrait plus malade encore, du coup je rejoins le 4x4 après un dernier passage à la case toilettes, tout le monde m’attend.

Une heure d’attente au bureau des autorités du parc (Mora mora), récupération de deux guides, Augustin et Rénadi. Il reste une vingtaine de km de piste défoncée vers le nord avant d’arriver à l’entrée des Grands Tsingys. Dans la précipitation, je me rends compte avec un temps de retard que j’ai oublié d’enfiler mes chaussures de marche, indispensables pour affronter les arrêtes rocheuses effilées omniprésentes. M’en fout, j’irai en tong (ou plutôt en sandales allemandes). Malade, en tong. Malgré l’évidente pitié que je provoque chez autres, je pense les faire bien rire sous le manteau.

Avant de parler de la journée, prenons le temps de lever le mystère sur ces curiosités géologiques appelées Tsingys. Alors voilà, la Grande Ile se sépare de la "plaque Africaine" il y a 160 millions d’années (on est toujours sur de l’estimation, hein). Sa partie ouest est d’abord immergée dans l’océan, émerge quelques millions d’années, replonge un moment, revient au grand jour… les étonnantes "cathédrales karstiques" dressées actuellement sont le fruit de cette indécision. Avec le coup de pouce d’un bon mouvement tectonique des familles, quand même. Et voilà une immense forêt de montagnes calcaires, recouvrant un parc de 250 km du nord au sud et d'environ 17 km d'est en ouest. Les pointes acérées si particulières sont dues à l’érosion, accélérée par la tombée de pluies acides à l’époque ou l’activité volcanique de l’île emplissait l’air de souffre.



Le spot me fait penser à la forêt de Shilin dans le Yunan en Chine, formé de manière comparable, recouvrant une superficie impressionnante aussi, mais d’une hauteur beaucoup plus modeste.

On est un peu moins cons, on peut y aller. Augustin et Rénadi guident le groupe dans un dédale de pierres entrecoupé de zones de forêts. Dans la forêt, des lémuriens toujours, les fameux sifakas blancs. Et puis encore une multitudes d’arbres et de plantes, endémiques, à coup sûr. Certains arbres sont déformés par des lianes qui s’enroulent autour d’eux, les étranglant comme des serpents.

La troupe s’enfonce dans une faille, puis traverse des grottes à la frontale, il faut parfois ramper un peu ou se faufiler dans des boyaux étroits. S’ensuivent des grimpettes entre les rochers, certains passages bien escarpés nous obligent à nous accrocher à des câbles avec des baudriers. Le chemin est bien balisé et hors de portée pour personne, avec beaucoup de petits rochers cloués à la roche initiale pour servir de marches, ou encore des échelles et des pontons en bois. Mais faut quand même faire gaffe à où on met les pieds (surtout en tong) et les mains, les tsingys étant bien tranchants. On prend progressivement de la hauteur, et les sujets au vertige commencent à perdre leur sang-froid les uns après les autres.



La végétation continue à trouver une raison d’être dans ce paysage rocheux hostile, avec des arbres fixés dans la roche et dont les racines ressortent un peu plus bas et poussent sur plusieurs mètres à l’air libre avant de trouver de petites parcelles de terre dans lesquels s'ancrer. Des lianes qui sortent d’on ne sait où permettent de s'y accrocher pour mieux se hisser.

Mon ventre, après avoir littéralement pourri ma première heure de balade en m’empêchant de profiter de l’invraisemblable environnement, commence à me laisser du répit, je reprends des couleurs.

Au plus haut de la progression, des belvédères permettent de contempler à 360° les grands tsingys à perte de vue. Magistral. On a l’impression d’admirer les restes d’un autre temps, une cité naturelle oubliée dans laquelle la végétation aurait repris quelques rennes. Les lieux conviendraient parfaitement à un récit de Lovecraft, devenant le berceau de créatures ancestrales démoniaques. Ma théorie est beaucoup plus fiable : nous serions devant l’ancien habitat des dragons au temps où ils peuplaient la terre. Les grottes sous les tsingys leur servaient de lieu de nidification, ils régnaient ensuite autour de ces cimes rocheuses qui leur permettaient de sa cacher au reste du monde. C’est leur propre souffre qui aurait provoqué les pluies acides provoquant leur perte dans un acte manqué d’autodestruction. J’imagine des centaines de dragons volant au dessus de ces pointes rocheuses à perte de vue… ça fait froid dans le dos. Ok, je ne suis peut-être pas tout à fait guéri.



Un pont suspendu bringuebalant au dessus du vide fait le lien entre deux massifs karstiques. Certains l’empruntent plus à reculons que d’autres. Alice est particulièrement brassée par l’épreuve mais s’en sort haut la main, tremblante, blême, mais vaillante dans l’effort.



Redescente. Nos pas nous mènent dans les profondeurs entres les roches, dans une Grande grotte appelée La Cathédrale. Puis les pierres laissent la place à la forêt, à nouveau. Encore une petite heure de marche avant d’avoir bouclé la boucle. Des oiseaux à tête bleue se baladent. Un lémurien géant fait sa sieste, pendant entre deux arbres tel un hamac. Mon ventre, après une période de non aggression, recommence à me tourmenter. Une ronce s’accroche à mes jambes. Rien ne va plus. Je pars devant pour arriver au parking au plus vite, direction les toilettes (un trou infesté de mouches).

Je m’endors dans la jeep dès le démarrage et me réveille à la rivière. Réveil vaporeux, le ventre grinçant mais moins douloureux, vite rempli par une plâtrée de pâtes bienvenues. Il est déjà 16h. A part les relous, tout le monde décide d’aller faire un tour du côté des Petits Tsingys, dont l’entrée se situe juste à côté. J’irai moi aussi jusqu’au bout !

1h30 de balade plus tard, on est au sommet de ces tsingys miniatures, qui s’étendent sur une superficie immense, mais beaucoup moins hauts et laissant bien plus de place à la végétation. Signe de mon rétablissement, je fais de nouveau des jeux de mots pourris. Certains s'en seraient bien passé. Perché sur un belvédère, on attend patiemment un coucher du soleil, qui ne vient jamais, caché à l’horizon par des nuages menaçants.

A peine rentré au campement, on décide d’embringuer Augustin et Rénadi dans une visite nocturne de la forêt ! Le reste du groupe abdique. Avec Alice et Lolo, on est des warriors, on ne lâchera rien. Une vingtaine de minutes de marche plus tard, dans une obscurité croissante nous sommes en plein chœur de la forêt. Nos amis nous demandent de n’allumer nos frontales que si nécessaire, pour se repérer quelques secondes, mais de globalement rester silencieux, dans la pénombre absolue. On entend des bruissements, des petits bruits au dessus de nous. Les guides sont trop forts. Ils s’arrêtent, écoutent, et pointent d’un coup leur lampe dans une direction, faisant mouche à chaque fois.

On observe une race de lémurien miniature, de 30g seulement, qui ressemblent presque plus à des rongeurs mais avec leur longue queue caractéristique et leur saut de branche en branche. C’est une espèce nocturne. Ils sont trop forts aussi pour dégoter des caméléons accrochés aux branches, en plein sommeil. Ils nous expliquent qu’il est plus facile de les repérer dans l'obscurité avec leur peau un peu luisante à la lumière des torches et leur incapacité de changer de couleur dans la nuit. On en voit de trois types différents, blancs, bruns et verts, de différentes tailles. On peut les toucher, leur dos est plutôt rugueux. Je me fais à ces bestioles qui sont en fait ultra friendly.



De retour au campement, un passage aux toilettes à raison de mes dernières inquiétudes, je suis guéri. L’appétit est là, le repas fait du bien. Je ne bois plus que de l’eau minérale. On est quand même cassé, on a marché 8h en tout. Les relous nous ont rejoins pour le dîner, Catherine se plaint de l’absence de bulles dans leur jacuzzi.


Jeudi 4 août

Lever 5h, peinard. Même plus mal. Tentes et sacs ficelés sur le toit des jeeps. Les véhicules des différents groupes font la course au petit matin pour être les premiers sur le bac qui traverse la rivière Manombolo chaque demi-heure environ avec trois 4x4. On a été bon, on sera de la première traversée.

Le début de voyage secoue dans tous les sens, comme prévu… je redoute une rechute qui ne viendra pas. Traversée d'un village bien paumé. L'atmosphère y est électrique. Des centaines de paysans marchent les uns derrière les autres, pas l'air bien contents, armés de lances ou de fusils ! Les 4x4 se frayent un chemin, ce n’est pas vraiment rassurant à proprement parler. Max nous explique que des zébus ont été volés. Ici, on ne rigole pas avec les vols de zébu. En l'absence de forces coercitives à proximité, on les chasse et on fait justice tout seul. On apprendra par la suite que les deux fêtards du premier jour à Tana avaient croisé un cadavre humain lors de leur descente de la Tsiribihina. Lardé de coups de machette. "Un voleur de zébu", selon leur guide.

Dans l’habitacle à quatre roues motrices, la présence de Catherine et Olivier me devient insupportable, leur petits commentaires méprisants, leurs remarques acerbes... je commence à faire une intolérance physique. Trop d’air, pas assez d’air, les repas n’étaient pas bons, pas assez copieux, il faut faire-ci, il faut faire ça, mal au dos, mal au genou… et mal à la tête pour moi. Je comprends qu’à cinquante ans passés il n’est pas évident de partir pour une semaine dans un confort relatif pour un périple au rythme assez soutenu, mais dans ce cas on voyage différemment, on va chercher des prestations plus chères et plus en adéquations avec ce qu’ils sont. Catherine s’est fait opéré du genou il y a 2 mois, n’aime pas le riz… un voyage tout à fait adapté ! Vu comme elle ne cesse de nous rabâcher ses expériences passées, j’imagine qu’elle va passer toute l’année à s’enorgueillir auprès de ses proches d’être venu jusqu’ici dans des conditions déplorables, qu’elle ne va cesser de louer l’incroyable beauté sauvage des tsingys… Alors que depuis le début du tour, on a l’impression qu’ils n’ont pas pris un gramme de plaisir, pas le moindre fun, qu'ils vivent l'une des pires expériences de leur vie. Rien ne semble pouvoir les satisfaire.

Pause déjeuner à Belo sur Tsiribihina, même resto qu’à l’aller. Queues de crevettes sauce aigre douce, mortel. Et puis encore trois quarts d’heure pour passer le bac sur la Tsiribihina. Les enfants nous pressent à coups de "donne moi le bonbon", "donne moi l’argent"… et si on donne quelque chose c’est la castagne entre eux. Situation désagréable.

L’après-midi, la piste a presque des allures de route, c’est moins casse-bonbons. On arrive dans une zone connue pour ses baobabs, d’où des pauses régulières pour voir ça de plus prêt.

D’abord le Baobab Géant, un de ceux qui ne tiendraient chez personne. 850 d’âge. Une circonférence correspondant à 12 personnes bras tendus (on a testé pour vous).

Ensuite le Baobab Amoureux, curiosité composé de deux baobabs siamois enlacés. Look réglementaire pour une carte postale.



Et puis le clou du spectacle pour finir, la légendaire Allée des Baobabs. Des dizaines de baobabs alignés de part et d’autres du chemin, et le soleil qui se couche là-dessus. Là aussi, le spot acquiert sans problème son BAC Cartes Postales.



Arrivée de nuit à Morondava, sur une route pleine de poussière sur laquelle tout le monde se double et se redouble sans vergogne, partagée entre piétons et vélos suicidaires, vieilles bagnoles, et 4x4 manquant de s’emplâtrer les uns dans les autres.

Devant l’hôtel, les sacs et le matériel sont descendus du toit. Max revient vers nous furax : les chambres avaient été réservé "sous X" par un stagiaire, et finalement prises par d’autres personnes. L’hôtel est maintenant complet. Nous on trouve l’histoire plutôt drôle et pas bien grave. Les relous sont furax, bien sûr. On recharge tout.

On se retrouve au Batelage, un autre hôtel à la cool et pas cher tenu par un vrai bon, l’un des premiers à avoir imaginer le tour de l’Ouest tel qu'on est en train de le boucler. A peine posé, on file profiter de la mer. On se mouille les pieds dans les fortes plutôt vagues (ou l’inverse) du Canal du Mozambique. Ça fait un bien fou. On n’est plus qu’à quelques encablures (400 petits km) du continent africain. Des mini-brochettes sont avalées dans une gargote dansante aux abords de la plage, pas assez pour rassasier son monde. On décide de finir à l’Oasis aka Chez Jean le Rasta, à deux pas de l’hôtel.

Le lieu n’est autre qu’un temple dressé en hommage à Bob Marley : posters sur les murs, tentures, stickers dans les chiottes, couleurs vert-jaune-rouge omniprésentes… même la carte du menu termine par un stupéfiant "Bob appétit" ! Du coup tout le monde nous fait de grands signes à Lolo et moi… à Madagascar, cheveux longs riment avec rasta : on est ici des fumeurs de splif ambulants !

Rova et Ludo mangent avec nous, on les a complètement adoptés. Max reste toujours un poil à l’écart et ne vois jamais d’un bon œil que les enfants passent trop de temps avec nous, surtout Rova… un protectionnisme qui doit s’expliquer par les nombreux « dérapages » de touristes avec de jeunes malgaches.

Après quelques bouchées de crevettes et quelques ti-punchs tapageurs, la fiesta bât son plein, tout le monde a envie de profiter de cette dernière soirée. Catherine et Olivier vont se coucher. Moï part vite loin dans les tours, Olivier (le cool) le rejoint, tout le monde danse, les filles se lâchent aussi. La musique est exclusivement jouée en live par des gars assis autour d’une table qui se refilent des instruments, qui chantent chacun leur tour ou font des pauses pour se rouler des pétards. Des bons eux aussi. Quelques chansons bien rythmées en malgaches, mais aussi des vieux tubes reggae français périmés ("J’ai des petits problèmes dans ma plantation" de Kana) ou des improvisations terminant invariablement par "Legalise it" ! Des expats français bien éméchés trainent autour du bar, racontent n’importe quoi en se roulant eux aussi des cônes. Je tire sur quelques uns, histoire de me fondre dans le décorum. L’un d’eux explique que le nouveau président autoproclamé « TGV » est un génie et qu’il a refait 100% des routes depuis son accession au pouvoir, ce qui nous fait péter de rire après les derniers jours passés. On retrouve aussi pas mal de têtes de touristes qui ont suivi le même parcours que nous dans d’autres groupes.
Jean le rasta chante d’ailleurs "La chanson du Vasaha", dont les paroles relatent le tour de l’Ouest de Madagascar pour touristes, sans rien oublier : pirogue, cascade, charrette à zébus, tsingys, baobabs… de l'ironie, des souvenirs et un tube en puissance qui n’a pas fini de nous trotter dans la tête. La soirée se termine avec des rhums banane offerts par la maison et un guitariste (excellent par ailleurs) qui s’applique sur des arpèges de Bob Marley (Olivier y va d’ailleurs de son « Redemption Song ») ou de Cabrel… il est temps de rentrer.


Vendredi 5 août

Je suis le seul à avoir mis mon réveil à 6h, pour intercepter le chauffeur de minibus qui est censé nous reconduire d’une traite à Antsirabé. Max est debout lui aussi pour m’épauler. Je suis donc chargé de négocier un délai… de 24h ! Tout le monde veut profiter de l’océan une journée supplémentaire. La discussion tourne court : le chauffeur rigole en disant qu’il doit être à la pointe nord de l’île le lendemain soir. Foiré. J’obtiens quand même un délai de quelques heures pour permettre à tout le monde de dormir un peu ou de profiter de la mer un moment.

Après m’être recouché une heure ou deux, on se lève pour aller prendre le petit déj face au Canal du Mozambique. Le soleil n’est pas encore bien haut et il fait déjà bien chaud, des petits bateaux naviguent prêt de la plage, quelques dizaines de personnes commencent à sortir leur maillots de bain. Pas le temps de se baigner pour nous, mais l’envie picote un peu.

De retour à l’hôtel, je demande à la nana de la réception le nom des chanteurs français qui ont percé ici. Garou (?) et Diam’s. Ah merde. Le minibus passe nous récupérer vers 10h et le reste de la journée n’est que route. 10 bonnes heures, avec seulement quelques pauses pour pisser. Déjeuner dans une cantoche de village avec de l’eau du riz (bouilli donc) à boire en guise d’eau de table. Escale à Antsirabé pour déposer le jeune Ludo, futur grand guide de l’Ouest, excellent, souriant de bout en bout. On rend aussi le matos de bivouac à Hadza, qui est venu nous saluer, tous sourires lui aussi. Tout le monde, plutôt calmé par la soirée de la veille, contemple et bouquine. Rova lit L'homme invisible d’H.G. Wells que lui a offert Olivier (le cool). Super idée.

Arrivée au Green Park hôtel à 20h passées, il fait nuit depuis un moment. Chacun s'installe dans son bungalow avant de revenir dire au revoir à Max et Rova, remercier vivement pour l’expérience qu’ils nous ont permis de vivre dans un territoire extraordinaire, reculé et encore peu fréquenté. Tous sauf Catherine et Olivier. Christine va toquer à la porte de leur chambre pour leur dire qu’on est tous là et leur demander s’ils veulent participer à un pourboire global pour Max. La réponse est un non catégorique, ils refusent même d’aller dire au revoir. Imbéciles.

On les laisse partir devant pour dîner, et on prend la direction inverse avec les autres. Bouffe à L’Arche, le resto où on a rencontré "Ah bah oué hein" Fabien. Sans les relous, l’ambiance est toujours aussi sympa, on revient sur la semaine tout en dégustant d’excellents pavés de zébus. On commence à avoir plein de petites complicités crées au fil des jours.

On finit par aller se coucher, épuisé, avec la ferme intention de ne plus jamais permettre à Catherine et Olivier de se dresser sur notre chemin.

Lundi 8 août - Fianarantsoa

29 juillet 2011

Madagascar, un an plus tard

Vendredi 29 juillet

Un an a encore passé… comme une étoile filante.

Un enchainement de concerts, de soirées, de saut d’une urgence à une autre, de nouveaux projets, nouvelles stimulations, nouvelles remises en question, nouvelles déceptions, et puis de nouvelles motivations qui ressurgissent… et des coupures régénératrices, des parenthèses salvatrices, des plongeons dans d’autres univers fictionnels qui aident parfois à mieux appréhender le réel.

Des nouveaux venus aussi, Adélie et Léon dans la famille, Arya, dans la famille aussi un peu, et puis d’autres à venir encore. La relève, toujours plus nombreuse, telle une armée de bambins prête à changer le monde et à nous mettre à l’amende d’ici pas si longtemps !

Un nouvel appartement à St-Paul, un vrai chez nous avec Alice, dans lequel on se sent particulièrement bien.

Un an a encore passé, et même pas pris le temps de raconter la fin du voyage l’été passé, les jours précieux passés à Valparaiso, cette ville dont on ne peut que tomber en amour… mais les souvenirs s’agrippent, au moins les plus tenaces, ceux qui resteront, et j’ai bon espoir de noircir de mots, un jour, ce carnet inachevé.

Un an a encore passé, et entre deux festivals, une tournée au Québec avec La Mine de Rien et l’enregistrement du nouvel album de Fake Oddity, me voici à nouveau dans l’avion. Avec Alice bien sûr, et Laurent (Lolo), l’invité surprise, le troisième homme, bien que deuxième paire de roubignoles (non, je n’oserai pas le mot c*******, il y a des gens bien ici). Ça devrait bien rigoler.


Lundi 25 juillet

Les sacs sont bouclés, bien que tardivement. Petite appréhension d’avant départ, on n’y échappe pas, et puis l’impression que chaque mail reçu est trop important, qu’il faut que j’y réponde sans faute… du mal à tout lâcher. TGV Lyon-Paris Roissy. Aéroport, salle d’embarquement, je me connecte frénétiquement, passe des coups de fil, envoie des mails comme un mort de faim… embarquement, déconnexion, décollage. Air Austral, gros engin, gros nanars de circonstance (Le Dernier Templier, Iron Man…), grosse difficulté à trouver le sommeil.


Mardi 26 juillet

Transit à St-Denis, La Réunion, au petit matin. A la descente, on voit par les hublots les montagnes de l’île qui culminent juste au dessus la ville, ça donne envie. Sortie de l’aéroport : on est bien en France. Mêmes plaques d’immatriculations, mêmes flics, mêmes cabines, mêmes pubs… je me demande bien à quoi ça sert de faire 10h de vol et de traverser les hémisphères pour se retrouver au même endroit ! On aperçoit quand même l’arbre dans lequel Raph a passé son enfance, on n’est pas venu pour rien.

Nouvel avion en direction de Madagascar. 1h30 de vol. On atterrit à la capitale Antananarivo (dite Tana) vers midi. Change de pognon (euros en ariarys). Il fait beau et chaud. Taxi et premier « Mora mora ». La devise du patelin, le truc sur toutes les lèvres, tout le temps… Mora mora, ça veut dire tranquille, cool, lentement. On a bien compris, ici faut laisser faire les choses, ne pas courir, ne pas stresser… ça nous va parfaitement. Les paysages qui défilent ont une teinte ocre dominante la terre est rouge, délimitant les nombreuses rizières. Des enfants souriants jouent sur les terre-pleins bordant la route, le taxi double de nombreux piétons, vélos, vieilles bagnoles (2ch, 4L, ladas, …), 4x4, et quelques attelages de zébus (vaches avec une bosse proéminente). La ville fait son apparition sur les hauteurs, avec le palais de la reine qui pérore un peu la haut sur sa colline.

Le chauffeur parle un français approximatif mais plutôt fluide et nous parle de la ville de Tana et des possibilités de logement entre deux « Mora mora » et « pas de problème ». On lui demande de nous poser à un hôtel, il nous emmène à un autre, sûrement des potes. A peine posés nos affaires dans une chambre pour trois, il revient nous chercher pour nous emmener dans un bar où nous attend un certain Eric qui veut discuter avec nous « juste pour nous montrer ce qu’on peut faire, pas de problème, juste pour écouter ». Eric est très cool bien sûr, souriant, cheveux gominés, blague facile, gueule de Jamel Debouze. Il nous assomme à coups de propositions alléchantes de voyages aventures dans l’Ouest du pays, de THB (Three Horses Beer, LA bière locale, élevée au rang de religion) et de ti-punchs maisons. Il est très fort. J’avais déjà un contact avec Robinson, un guide conseillé par un voyageur sur un forum, qui m’avait même appelé en France suite à l’envoi d’un mail… mais on ne peut pas lutter contre Eric-Jamel, le ti-punch, la petite blague qui va bien, et la fatigue du voyage… après une brève négociation, un contrat est signé et un acompte versé !

Balade en ville. On est harcelé par des vendeurs de rue innombrables, mendiants, gamins dans une cacophonie de clacksons et autres bruits de motos. Un peu comparable à La Paz en Bolivie en termes d’activité, de bruit et de nombre de vendeurs de trottoirs. On se perd en empruntant des rues au hasard. On est bien quelque part entre l’Asie et l’Afrique, avec des ambiances d’Amérique latine et une note d’Europe, surtout de France, bien marquée. Absolument toutes les pubs et toutes les devantures de magasin sont écrits en français, tout le monde parle français… ça va changer des voyages précédents. J’achète un téléphone portable malgache avec une carte SIM d’ici, ça ne coûte rien et ça va bien nous servir.

Retour au Outcool web bar pour (bien) bouffer, avec Eric en fond continuant à blablater des touristes. On file se coucher à 20h30, défoncés de cette première journée qui peut se résumer ainsi : le premier taxi rencontré à l’aéroport nous a pris, nous a fait dormir chez ses potes et nous a fait signer pour 8 jours de voyage avec un autre de ses potes. Comment ça, nous, des touristes à la con ? Rien à voir, de belles rencontres, et beaucoup de chance. Hum.


Mercredi 27 juillet

Le réveil sonne à 6h, on doit partir une heure plus tard pour Antsirabé avec Eric et d’autres heureux voyageurs. Petit déj à l’hôtel, à la française, croissant baguette beurre confiture… des vestiges de notre bonne vieille colonisation (1895-1960). Eric est à la bourre, on poireaute. Un couple de français d’une quarantaine d’année bien tassée se pointe, ils sont de la partie. Olivier et Christine, pas l’air méchants. On poireaute. Un minibus finit par s’arrêter. Bagages en vrac à l’arrière, on se sert. Un autre gars s’installe, nous explique qu’on attend son pote qui ne se remet pas d’une méchante cuite hier soir ! Eric nous explique qu’il ne part pas avec nous, qu’un autre guide génial va nous accueillir à Antsirabé. Ah. Le minibus décolle à 9h, deux heures après l’heure prévue. Mora mora.

4h de minibus vers le sud. Encore ces paysages aux teintes terreuses, ocres et rouges, parsemé de vert mais laissant globalement plutôt une impression de sécheresse. Et puis des cultures en terrasse à perte de vue, je n’en avais pas vu autant depuis la Chine et le Vietnam. De nombreuses douanes ponctuent la route, obligeant le véhicule à s’arrêter pour on ne sait quelle vérification ou demande de bakchich. Chaque arrêt voit son lot de vendeurs s’agglutiner autour du bus avec leur plateau rempli de bananes ou de poulets juché sur leur tête.

Antsirabé donne tout de suite l’impression d’une ville beaucoup plus calme et posée que Tana, avec une grande particularité : les pousse-pousses. De partout des petites charrettes de bois peintes en rouge se croisent, tirées par des malgaches aux pieds nus courant sur le bitume.

En stoppant devant l’hôtel, un des potes cuités de la veille se rend compte qu’il a oublié son sac avec tous ses papiers à Tana. Je me dis qu’il serait de bon ton de rester avec eux, il se pourrait bien qu’à leur proximité, je sois immunisé ! C’est pas vraiment sympa, mais ça me soulage presque de voir ce genre de galère arriver à d’autres.

L’hôtel est calme, composé de bungalows indépendants en brique rouge disséminés dans un grand jardin fleuri. Première balade dans cette ville aux mille pousses-pousses qui nous pressent pour monter dessus, on n’ose pas trop, ça nous semble un peu dégradant quand même… et à la fois faut qu’ils bouffent. On traverse le marché couvert et ses senteurs de fruits mûrs, de viandes et d’épices. Les bâtiments sont plutôt bas, si ce n’est l’immense cathédrale en plein centre ville. La cité s’est développé tout autour d’un lac, sur les rives duquel les femmes viennent faire sécher leur linge fraichement lavé dans son eau.

Pause dans un petit resto vide et sombre, Lolo goûte une excellente spécialité locale : du porc aux feuilles de manioc concassées. Café un peu plus au nord, à « L’Arche ». On y rencontre Fabien, excellente gueule (un peu barbu, un peu rasta, avec une grosse dent qui dépasse) et feeling immédiat. Il nous dit bosser en tant que guide avec Robinson, le gars avec qui j’étais en contact pour le tour avant de rencontrer Eric ! Après un bon moment à parler musique et à bien rigoler, il nous propose de nous balader en ville avec lui.

Première étape à la confiserie « Chez Marcel » où on suit le processus de fabrication des bonbons locaux. Alice achète tout le magasin ;-)
Deuxième arrêt à un atelier d’artisanat basé sur la corne de zébu. Démonstration impressionnante de création d’objet d’art en direct par un vieux peu loquace, avant que le commercial de la famille n’essaye de nous vendre la totale… et y parvienne en partie bien sûr.

Fabien est d’excellente compagnie, les blagues fusent, on a un humour compatible, ce qui n’est pas si évident que ça. Il n'arrête pas d'utiliser l'expression "zébument", la traduction locale de notre "vachement", genre "ce groupe est zébument bon", "cette ville est zébument loin"...
Il nous raconte aussi la folie des habitants d’Antsirabé pour les combats de coqs : il y a une vraie effervescence populaire autour de ces affrontements aviaires, avec beaucoup d’argent en jeu et des rapports coqs-entraineurs complètement surréalistes.

Traversée du Grand Marché, d’une taille effectivement assez spectaculaire. La lumière du soleil de fin de journée sur les étals est somptueuse. Fabien nous dis de faire gaffe à nos affaires. Il salue un pote et nous explique que c’est un grand pick-pocket, qu'il en connait plein ! Ca le fait rigoler.

La boucle est bouclée, retour à l’Arche. On paye un punch banane à notre copain du jour, puis un punch poubelle (mélange de tous les fruits de saison !), puis un planteur… on commence à être bien, on parle musiques et voyages et différences culturelles et traditions, et on se paye encore des bonnes tranches de rigolades. On a passé de supers moments avec lui.

On va manger au resto de l’hôtel, où un serveur à la tête de Tahiti Bob se met à nous offrir encore des rhums en fin de repas et à nous parler des groupes de rock locaux et de la fois ou il a mis une mandale au bassiste d’un groupe de black métal parce qu’il ne jouait pas assez bien. Tout ça en riant et en nous resservant. Propre. Les malgaches sont définitivement cool.


Jeudi 28 juillet

Réveil un peu après 8h et petit déj plutôt copieux à l’hôtel. Max, notre vrai guide, jeune, moins rock ‘n roll que Fabien mais l’air bien sympa, nous dit qu’il est possible de louer des VTT pour faire le tour des environs, avec notamment des lacs qui déchirent. Why not ? On débarque à L’Arche fièrement perché sur nos montures tout terrain. Fabien nous avait laissé espéré qu’il passerait encore la journée avec nous, mais malheureusement il doit absolument trouver des voyageurs pour le même tour que nous, au risque de ne pas pouvoir le faire partir. Comme on aimerait bien faire le trajet en parallèle avec lui, on l’incite à aller à la gare routière alpaguer le chaland, et on part en direction de l’Ouest.

Passé le merdier urbain, croisements aléatoires de piétons, minibus, charrettes, pousse-pousses et autres scooters, la route goudronnée se dégage un peu et les échoppes laissent la place à de nouveaux superbes paysages aux nombreuses cultures délimitées en autant de parcelles de couleurs, parfois suffisamment gorgées d’eau pour laisser le soleil s'y refléter. Les rizières côtoient des cultures de blé et autres patates douces, et grimpent en terrassements dans les collines au loin.

Les 7km de cette route goudronnée bien entretenue sont avalés en ½ heure, et le lac Andraikiba en vue. Un joli lac, assez grand, entouré d’arbres et de cultures en terrasse. En contrebas de notre point de repos, un pêcheur lance un filet à l’eau pendant que deux gosses essayent de tuer des oiseaux dans les arbres à l'aide d'un lance pierres. Une petite vieille nous vend un régime de petites bananes parfaitement mures et de biscuits parfaitement étouffe-chrétiens.

Étant parti tard, on avait prévu de n’aller que jusqu’à ce lac, mais il n’est que 13h et le second lac, dont tout le monde nous a loué la beauté, n’est qu’à 11 km en continuant le chemin : on décide de s’y rendre. Et là c’est une autre histoire. Le goudron se transforme en chemin de terre caillouteux et friable alors que le plat relatif se mut en jolie grimpette. Le soleil cogne fort, on est au pire moment de la journée, et pas une crotte d’ombre sur le trajet. Tous les enfants des petits hameaux traversés nous accueille en criant « VASAHA ! VASAHA ! », qui peut se traduire par « ETRANGER ! » ou encore « TOURISTE BLANC ! ». La plupart des habitants de ces patelins ne parlent pas français, sinon quelques mots. Les paysages sont beaux mais le sentier est assez difficile et l’avancée laborieuse. Alice se met à faire la gueule en voyant qu’elle a du mal à monter et qu’il reste beaucoup à parcourir. On finit par arriver au deuxième lac après 2h d’efforts, aux alentours de 15h.

Tout le village nous accueille et essaye de nous vendre des œufs et des cœurs en pierres semi-précieuses (j'ai déjà donné), pendant qu’un vieux monsieur nous escorte plus haut jusqu’au lac Tritriva, enclavé en contrebas dans un cratère volcanique. Le soleil est malheureusement déjà trop bas pour apprécier sa fameuse couleur verte émeraude, mais il en jette quand même, le salaud, et le point de vue sur tous les environs est splendide. Notre guide de circonstance nous conte différentes légendes sur le lac, des amants maudits noyés transformés en arbres entrelacés sur le rocher, au commandant Cousteau n’ayant jamais réussi à atteindre le fond…

On n’a malheureusement que peu de temps, la position du soleil ne nous permettant pas de trainer. Il fait complètement nuit à 18h ici, avec une absence quasi totale d’éclairage public. Le retour est plus rapide car principalement descendant, mais un peu casse gueule aussi. Alice n’en peut plus, elle préfère souvent marcher à côté de son vélo plutôt que de dévaler le sentier caillouteux et glissant. Le premier lac est en vue un peu avant 17h, et nous sommes de retour à Antsirabé une petite demi-heure plus tard. Entre temps, on a pu admirer les rayons jaune-orangées obliques du soleil déclinant sur les terres cultivées jalonnant la route.

A 18h, RV à l’hôtel avec Max et le groupe au complet. Olivier et Catherine sont là. On les a recroisé régulièrement et ils sont très sympas, on est plutôt content de partir avec eux. Par contre les 2 gentils borrachos porte-bonheur ont été remplacé par un autre couple, 55 ans environ, qui me fait dresser les poils immédiatement. L’homme a une tête de connard plein aux as et sa précieuse femme est surmaquillée avec un foulard en soie autour du coup… au secours !
Ils se mettent à se plaindre que leur minibus était en retard le matin, que le resto conseillé par leur guide était d’un très mauvais rapport qualité prix, avant de s’enquérir du fait que leurs sacs ne seraient pas mouillé pendant la descente en pirogue et qu’il y aurait bien de l’eau chaude lors des nuits passées en bivouac. Ils n’ont rien compris et ça me fout hors de moi de côtoyer des cons pendant toute une semaine, dans un cadre complètement naturel, où je voulais justement fuir ce genre de personnes et de comportement. Ça va pas être triste.

On va diner à l’Arche en espérant croiser Fabien sans succès. On commande avec Lolo un Romazava, spécialité avec différents morceaux de viandes baignées dans un grand bouillon assaisonné aux feuilles de manioc et à la brède Mafana dite fleur jaune. C’est vraiment trop particulier. La fleur jaune donne des fourmillements astringents et désagréables en bouche, avec un arrière goût vraiment trop cheulou. Je n’arrive pas à finir mon assiette, c'est rare. On se rattrape avec une bonne flambée de crêpes à l’ananas.

Les autres rentrent dans la chambre pendant que je vais à l’autre bout de la ville me connecter au seul cybercafé dégoté… aucune autre connexion wifi dans la deuxième plus grosse ville de l’ile ! Ça promet pour la suite. Dans la pièce à côté, un restaurant avec une chanteuse et un guitariste jouant des airs langoureux pendants que les gens dinent. J’ose demander les services d’un pousse-pousse pour me ramener jusqu’à l’hôtel… sensation pas très plaisante, mais le gars me ramène en courant à l'hôtel. Je passe le bonsoir à Tahiti Bob avant de rejoindre Alice et Lolo, confortablement allongés dans leurs lits avec des bons bouquins dans les mains. Demain, l’aventure commence.

Premières photos à découvrir ici

24 août 2010

Le bout du monde en hiver (à déconseiller)

Lundi 23 août - Valparaiso

Valpo ! J'arrive pas à croire qu'on ait remonté tout ça aussi vite. On a bien bossé pendant des semaines pour descendre tout en bas, au bout du monde, des heures et des heures de bus. Et puis hop, un vol de quelques heures et on est de retour au point de départ. Dans cette partie du monde, j'aurai tendance à dire que voler, c'est tricher. Mais on l'aura quand même bien mérité ce vol. Parce que la Patagonie en hiver, c'est pas vraiment une promenade de santé. Faut avoir un bon moral pour y rester... et de la réussite pour en sortir ! Voyez plutôt.


Mercredi 18 août

Puerto Natales est une petite ville portuaire, séparée de l’océan pacifique par des centaines de fjords. Une petite vieille moustachue aux ratiches pourries (très gentille par ailleurs) nous propose une chambre pas chère. On comprend le prix dès les premiers pas dans l’entrée de la bicoque qui empeste la pisse de chat. Hésitation. Pas longue. L’Erratic Rock, à deux pas, n’est pas cher non plus (après négo), ultra chaleureux, tout de bois et de pierre apparente à l’intérieur, et l’équipe semble aux petits oignons. Et puis Alice craque pour les 3 petits chats roux qui se ruent sur nous en quête de câlins. Et puis on sait que nos copains d’El Calafate se pointent ici demain. On s’installe, tout va pour le mieux. Et c’est ici que commence une longue série d’échecs.

On a souvent des décisions à prendre, j’essaye en général de ne pas trop m’y attarder, vu le peu d’intérêt de ces moments de planification pour le lecteur. Mais là quand même…

On se renseigne sur les possibilités de marche dans le parc Torres del Paine : avec la couche de neige qui vient de tomber, il est tout à fait déconseillé de parcourir le parc dans les jours qui viennent, ça peut être dangereux. Grosse déception. Et premier échec.

On se rend au bureau de Sky Airlines, chez qui on a acheté des billets d’avion pour rejoindre Santiago depuis Punta Arenas le 23 août. On souhaiterait, du coup, avancer le trajet de quelques jours, et pouvoir ainsi profiter davantage de Valparaiso, dans un climat plus favorable : tous les avions sont complets, sauf celui de la veille, en rajoutant 250 € pour le changement. Trop cher. Échec.

On décide d’aller jusqu’à Ushuaia, faire du chien de traineau ou autre activité de saison. Les bus partent le matin, presque tous les jours (12h de route). On pourrait partir le vendredi, y rester le samedi et repartir le dimanche pour attraper notre vol le lundi. Aucun bus ne rentre le dimanche. Échec.

Il existe peut-être des vols qui feraient Ushuaia-Punta Arenas, pour remplacer le bus… la gentille meuf des bus Pacheco nous conseille de nous renseigner auprès de l’agence d’information Sernatur, à l’autre bout de la ville. Elle nous fait une croix sur la carte. Elle s’est plantée de rue, on se retrouve à l’opposé. Échec.

On finit par trouver Sernatur. Le jeune qui nous répond ne sait rien, à part qu’ici, le truc à faire, c’est le parc Torres del Paine. Ok, merci. Une ligne aérienne reliant Ushuaia à Punta Arenas ? Oui, bien sûr, ça existe… en été. Échec.

Le gars finit par nous trouver un bateau qui part chaque samedi de Puerto Williams (juste en dessous d’Ushuaia, côté chilien) en direction de Punta Arenas. On arriverait donc le vendredi soir à Ushuaia, et on repartirait dès le lendemain matin, en traversant sur deux jours les magnifiques fjords qui parsèment la pointe sud du continent… et du monde. Mortel. Finalement, on se rend compte qu’en arrivant le soir à Ushuaia, aucune possibilité de rejoindre Puerto Williams avant le départ du bateau à 8h du matin le lendemain. Il n’y a pourtant qu’un petit fjord à traverser. Échec.

On est dépité. On a faim. Il fait froid. On verra bien plus tard. On a envie de bien manger. Trois adresses conseillées par le Lonely nous donnent trop envie, on a besoin de se faire plaisir. Les trois sont fermés pendant l’hiver. Comme la grande majorité des restos et des hôtels. Échec.

La bonne déprime s’abat sur moi, je suis complètement dégouté, frustré au plus haut point. Être si loin de tout, à un endroit si incroyable, si reculé, si unique, et ne pouvoir profiter de rien… ça me fout vraiment les boules. Heureusement, Alice relativise plus que moi sur ce coup. Elle trouve ça dommage, mais me répète qu’on est en vacances, ensemble, que ça lui suffit à se sentir bien, que rien n’est si grave, qu’on reviendra. J’ai plutôt l’impression de jouer ce rôle habituellement, de lui faire voir les bons côtés quand elle en a marre, mais cette fois les rôles sont inversés. Et même si je ne le montre guère, ça me fait du bien.

On se pose finalement dans l’un des seuls établissements de restauration ouvert, la Picada de Don Carlitos, sorte de grosse cantoche. Vincent et Anastasia se pointent eux aussi, on les invite à notre table. On mange une insipide milanesa de pollo (milanaise de poulet) accompagnée de purée mousseline : échec. Les deux autres se partagent une grosse chorillana (monticule de morceaux de viandes et de saucisse grillés, d’oignons et de frites…). On arrose tout ça de bon vin rouge et on leur raconte notre série noire, ça nous fait un peu rire avec le recul et l’alcool. Avec un bon Pisco Sour de plus, ça se détend encore, ça commence à raconter des anecdotes croustillantes sur les urgences alcooliques de l’hôpital de Lens (avec imitations de l’accent du nord), des infos médicales comme quoi les roux seraient en voix d’extinction… on imagine une réserve naturelle de roux. Alice prédit des problèmes, allégeant que le roux attire la foudre. Des bonnes conneries, c’est ce qu’il nous fallait.

En sortant, on tombe sur une pharmacie qui nous fait péter de rire, avec ses vitrines remplies d’objets des plus loufoques : manteaux, épées médiévales, cendriers, trottinettes, éventails, coupes du monde de foot, montres et autres nounours ! On va se coucher l’humeur plus rigoleuse.


Jeudi 19 août

Le réveil n’a pas sonné, et Chakana (le gérant de l’auberge, la bonne quarantaine, ultra serviable) frappe à la porte une petite demi-heure avant le départ du minibus pour Torres del Paine. On petit-déjeune la tête dans le cul, et on s’aperçoit qu’on n’a pas prévu de casse-croûte pour la journée. Chakana sort du frigo un avocat, du citron, de la laitue et du chou-fleur cuit, un morceau de patate… on s’improvise des sandwichs végétariens avec du pain fait maison. Sympa.

Du coup, on s’est quand même décidé à une excursion d’une journée complète dans le parc. C'est-à-dire : un minibus qui nous emmène à différents points pour nous montrer un aperçu du truc, sans rentrer au cœur même de la nature, là où seuls les sentiers peuvent nous mener. On a préféré ne pas attendre nos potes, la météo annonçant un temps plus clément ce jour. Dans le véhicule, un guide pas très bavard, deux chiliennes quinquagénaires, un polonais et une suédoise (sa meuf). Après un bref ensoleillement matinal, le temps vire au gris. Les chiliennes filment tout, le volant, les stickers du van, les montagnes cachées par les nuages. Le suédois bouquine, se foutant royalement de ce qui se passe à l’extérieur, pendant que sa copine slave, blonde donc, prend des dizaines de photos de la vitre sale pendant le trajet. Fine équipe.

Après une première étape un peu terne dans une caverne générée par l’érosion d’un glacier et dans laquelle a vécu une espèce d’ours préhistorique, le Milodon, on fait une pause pour prendre des photos des Cornes, pics rocheux superstars du parc, parce qu’ils le valent bien. Ils sont sûrement très classes, mais les nuages recouvrent l’horizon… on repart.

Entrée dans le parc. La gardienne nous dit qu’il est tout à fait possible de partir faire le W (parcours pédestre de 5 jours). Tous les sons de cloches divergent. Le guide nous dit que non, surtout pas, ce serait inconséquent. Avec ce temps pourri ça fait de toute façon moins envie. Y aller voudrait dire dormir dans des tentes ou des refuges "fermés" avec des marches un peu techniques dans des conditions incontrôlables, sur plusieurs jours. Bien sûr, étant un garçon un peu buté, ça me tente quand même. Mais Alice ne s’en sent pas capable et je la comprends.

Le van s’arrête prêt d’un lac, le guide propose une balade d’1h environ. On part vite, en premier, histoire d’être sûrs de bien s’intégrer au groupe. Il y a toujours cette grisaille, mais les nuages varient et on parvient presque à distinguer les cornes sur la rocaille d’en face. On longe une plage blanche (couverte de neige), et noire en dessous (dépôts sédimentaires). Et puis l’eau du lac est d’un bleu très clair, un peu trouble, provenant directement du glacier Grey qu’on aperçoit au loin. Des dizaines de petits icebergs bleus, aux formes de roses des vents, se sont détachés du bloc de glace et flottent silencieusement sur l’étendue d’eau. Malgré le mauvais temps, on se prend ces couleurs et ces expressions de la nature en pleine gueule. Il se met à pleuvoir, on rentre le plus rapidement possible au van en trajectant dans la neige, on a froid, on est trempé. Alice sort un vieux « j’m’en fous, le 25 décembre, je suis en maillot de bain sur la plage » ! (on sera à Dubai... mais c’est une autre histoire !)

Le van repart. Nombreuses petites pauses. Là pour admirer un nouveau lac bleu azur, ici parce que les nuages se sont un peu éclipsés, laissant apparaitre les étranges contours accidentés des torres, ici encore pour épier un troupeau de guacanos sauvages, voir un film sur les pumas qui habitent le coin ou marcher jusqu’à une grande cascade claire dans un superbe recoin du parc. Le temps tourne un peu, (mais très peu), et les quelques aperçus du parc sont époustouflants. On voit bien le W, on comprend dans quelles vallées passent les sentiers. Ca donne plus que jamais envie de s’immerger plusieurs jours dans le parc, de se perdre au milieu de ces merveilles sauvages, dans cette explosion de couleurs, de forme et de sensations. C’est juste assez incroyable pour en être plus frustrant, l’impression de toucher du doigt quelque chose d’immense en ne pouvant que l’effleurer. Je prends la ferme décision de revenir et de parcourir le parc entièrement !

Le vent s’est levé sur la fin de journée, et le van se meut en frigo sur le chemin du retour. On rentre à la fois contents et abattus, épuisés. Mais on est accueilli par nos potes Elodie, Fanny et Miro, à grands coups de Pisco Sour maison. Nacho, un des gars cool d’ici (qui passe son temps à écouter de la musique et à parler avec des meufs sur Internet) met de la musique française et nous demande si on connait : c’est le classieux Ce que je suis d’Holden ! Il nous dit que ce titre est un tube au Chili, et que leur album a été enregistré à Valparaiso ! Étonnant.

On part se manger une bonne Paila Marina (soupe typique de bestioles marines, avec des trucs difficiles à identifier dedans), arrosé de vin local un peu trop costaud. On a l’impression de ne pas s’être quitté longtemps et la présence amicale de la compaña (le petit nom qu’on a donné au petit groupe) nous réchauffe un peu.

De retour à l’Erratic Rock, Chakana nous sert une Bamba maison à la guitare, je renchéris avec un bon vieux Amore (faut bien perpétuer la légende en Amérique du sud), et puis un Andres Calamaro, plus couleur locale.


Vendredi 20 août

Journée salvatrice de glande. Le petit déjeuner donne le ton, avec plein de céréales et de yaourts différents, du vrai café en grain, une omelette bien épicée, et du pain à la tomate et à l’origan maison, avec tout ce qu’on veut pour mettre dessus (confitures, dulce de leche = sorte de confiture de lait dont ils raffolent…).

On pas grand-chose d’autre à foutre que se reposer, écrire, bouquiner, trouver des trucs à faire dans les jours à venir (ça s’est pas rien), et rendre un petit renseignement à trouver pour nos potes (qui sont partis la journée pour l’excursion au parc) : comment rejoindre Ushuaia d’ici le lendemain soir. Évidemment, le petit service va se transformer en véritable mission : aucune entreprise de bus ne va à Ushuaia demain, mais des bus partent ce soir pour Punta Arenas, où ils pourront prendre le lendemain un bus. Les tickets s’achètent d’une agence de la place… fermée en hiver. Ah non, il n’y a même pas de bus en hiver, ils ont arrêté tout le trafic, pas assez de monde. Ah si finalement, avec une autre agence, mais pas sûr, et les billets ne peuvent s’acheter nulle part à Puerto Natales. Argh, la spirale de l’échec semble refaire son apparition.

Dans une des agences, on voit une offre en gros pour une excursion d’une journée permettant d’aller voir une colonie de pingouins, vers Punta Arenas. Un truc cool à faire ! Ah, ce circuit n’ouvre que début septembre… échec.

Du coup on rentre à l’auberge où on sollicite Ivo (un autre gars de l’Erratic) pour qu’il nous trouve un truc à faire. Il se renseigne sur un circuit en bateau pour aller voir les baleines qui vivent dans les fjords du bout du monde : le truc dure 3 jours et coûte 900 € par personne ! Échec.

Il a un pote, Fernando, qui pourrait nous emmener dans les fjords en zodiaque, une excursion à la carte, dans le temps qui nous reste… excellent. Le gars passe nous voir et nous met l’eau à la bouche, en nous disant que c’est un des trucs les plus beaux à voir dans le coin, et qu’on serait seuls dans un paysage de bout du monde. Il finit par cracher un prix : 825 € pour 2 jours ! Faut pas craquer. Échec.

On tente de se réfugier sur des activités moins ambitieuses. On pourrait aller se faire un spa ? Coups de fils… non, le spa est fermé en, hiver. Echec.

Nacho me parle du Padel, dérivé du tennis bien pratiqué dans le pays, qui se joue dans une moitié de terrain avec des raquettes plus petites. Je lui demande s’il veut jouer avec moi, il est super motivé, il y a un terrain en ville. Appel. Personne ne jouait, ils ont transformé le truc en discothèque. Échec.

Je me fous sur Internet pour me raccrocher à quelque chose… la connexion Wi-Fi se coupe. Je demande à Nacho s’il peut mettre un match de tennis à la télé. Il veut bien, mais la chaine sur laquelle ça passe ne fonctionne pas aujourd’hui, il ne comprend pas. Double échec.

Nos amis rentrent en fin de journée : ils ont eu un temps sublime, ils rentrent émerveillés. Évidemment, on ne peut qu’être ravis pour eux… mais merde, je suis vert d’avoir fait confiance à la météo pour la veille !

Chakana rentre en même temps qu’eux. On lui raconte nos galères, il nous explique que c’est le premier hiver où l’Erratic Rock est ouvert. Qu’on est un peu des pionniers en cette saison, et que grâce à nous et à la demande que nous créons, les services vont se multiplier. Ok, je veux bien. Mais juste un avis : ouvrir la voie au tourisme en Patagonie l’hiver, j’aurai plutôt tendance à déconseiller.

Pour nous remercier de leur avoir réservé leur ticket, les copains nous offrent une bonne bouteille de rouge et du un délicieux chocolat. Ça fait quand même du bien de les avoir avec nous ceux là... ah merde, ils se cassent. On se dit au revoir pour de vrai cette fois, mais avec la ferme intention de se recroiser quelque part.

Cette journée a finit de piétiner mon moral, et je me sais particulièrement irritable et pas de meilleure compagnie. Alice, elle, continue à voir les événements du bon angle, garde sa bonne humeur du moment, attendant patiemment que l’orage passe.

On a fait des courses et on se prépare une bonne soupe avec plein de bons légumes du marché. Alice a la main très lourde avec le poivre… bon mais difficilement mangeable ! Échec.

Ça ira mieux demain.
Get Well Soon


Samedi 21 août

Lever vers 9h, on s’est finalement décidé à faire du kayak avec Fernando, le gentil gars qui nos proposait le trip hors de prix en zodiaque. Le Kayak, c’est plus dans nos cordes financièrement, et ça se passe aussi dans les fjords. Mais quelle idée de faire du kayak par ce froid (5°C environ) ! On ne l’aurait pas eu tout seul en tout cas.

On fait une vingtaine de km en 4x4 pour arriver dans une minuscule station portuaire squattée par deux catamarans et une famille de flamands roses. Fernando, la quarantaine, très doux et plein d’enthousiasme, nous raconte l’histoire du patelin : Ultima Esperanza (dernier espoir) est le lieu où ont débarqué les tous premiers conquistadors, un peu déprimés par un rude voyage et l’arrivée sur une terre patagonienne quelque peu hostile (d’où son appellation). Une famille allemande s’est ensuite installée ici au début du 19ème siècle et a fait fortune avec la laine de mouton avant de perdre presque tout et finir par surnager en ouvrant le truc au tourisme. On aura droit toute la journée à des tranches d’histoire, des explications commentées, Fernando est généreux.

Ses kayaks de mer ont trop la classe, avec une dérive qu’on contrôle avec les pieds. On s’emmitoufle dans des combinaisons complètes en néoprène, des anoraks, des gilets de sauvetage… et on s’enfile un double kayak avec Lilice. Fernando est lui tout seul, et nous met à l’amende sans forcer. Mais on prend vite le pli et on glisse assez vite le long du fjord. On croise des tas d’oiseaux, cormorans, cygnes, mouettes, et même un aigle qui se laisse porter par le vent un peu plus haut. La journée est fraiche mais le soleil se pointe souvent et la traversée est magnifique. On est seul sur l’eau… jusqu’au passage d’une dizaine de kayaks en pleine compétition, suivis par des zodiaques de flics ou des bateaux arborant fièrement des drapeaux pirate ! Et puis la tranquillité se réinstalle. On débarque sur une île, on fait le tour d’une incroyable baraque laissée à l’abandon par une famille qui en avait marre de vivre dans ce paradis désertique. Quelques tombes délabrées jonchent le sol un peu plus loin, des membres de la famille sûrement. Un lièvre de Patagonie (de taille impressionnante) surgit d’une touffe et file comme l’éclair se cacher de l’autre côté de l’île. Plus inquiétant, un chien un peu plus loin… on se pas à qui il peut être, mais il aura du mal à partir d’ici.

On repasse au "port" chercher un pique-nique qu’on va prendre un peu plus loin, dans un bras de fjord plus escarpé, plus perdu. On est en train de ramer entre des terres de steppes désertiques et des montagnes enneigées, avec l’odeur de la mer dans les narines. On se sent à la fois à la montagne, à la mer et dans le désert. Certains passages sont encore gelés et les kayaks doivent fendre la fine pellicule de glace formée sur l’eau pour les franchir. Fernando raconte qu’il lui est déjà arrivé de partir sur plusieurs jours dans la tierra del fuego (terre de feu), avec des températures si basses à la nuit tombée que les kayaks restaient coincés dans la glace plusieurs jours avant de pouvoir repartir !

On accoste pour profiter du casse-croûte et du café chaud transporté jusqu’ici par Fernando. Ce dernier trouve qu’on rame vite, comme tous les européens. Sans vouloir rentrer dans les clichés, il nous dit que la provenance des touristes se devine facilement à leur manière de faire du kayak : les européens assurent bien, les asiatiques font du sur place (ils avancent un peu, puis reculent en se faisant entrainer par le courant pendant les prises de photos), les israéliens vont n’importe où comme des enfants, les vikings du nord (suède & co) rament comme des forcenés, les russes vont partout, même dans des cascades hyper dangereuses, sans aucune notion du risque… on se marre bien à chaque explication.

On profite jusqu’au bout des paysages spectaculaires autour de nous, on grimpe en haut d’une colline pour mieux se rendre compte de l’enchevêtrement des fjords. Il est finalement 17h quand on rentre au port. Fernando nous parle de la « lumière de 5h » qu’il affectionne particulièrement, le moment où la Patagonie est la plus belle, avec le soleil presque à l’horizontal, des couleurs magnifique et une température qui monte étonnamment de quelques degrés pendant quelques instants. C’est vrai qu’on n’a pas si froid. On l’aide à ranger le merdier, à ficeler les kayaks.

Sur le chemin du retour, je lui pose des tas de questions sur sa vie au Chili, la politique au cours du temps, le merdier habituel. Il est assez passionnant. Raconte son enfance sous Allende, les souvenirs de longues heures de queue pour obtenir un bout de pain, alors que le pays subissait un boycott international. Et puis les images qu’il lui reste de la prise de pouvoir de Pinochet, les avions, les bombes, la peur. Il raconte la dictature, et compare avec le Chili moderne. Il est triste de constater que malgré l’horreur d’un tel régime et la tuerie sans scrupule de tous ses opposants, ceux qui ne bronchaient pas avaient une meilleure protection sociale et étaient davantage sur le même pied d’égalité que maintenant. Selon lui, les riches chiliens d’aujourd’hui n’auront jamais de problème avec leur santé ou même la justice, alors qu’on accuse les pauvres de tous les maux, qu’ils sont souvent sans couverture sociale et sans défense. Il estime que les socialistes qui ont gouverné le pays pendant 20 ans n’avaient de socialistes que le nom, qu’ils ont tout libéralisé sous l’égide du Progrès, et n’ont rien changé du système mis en place par Pinochet. Le système éducatif par exemple qui est pourri mais n’a jamais changé d’un iota. Il se plaint que les jeunes actuels n’ont aucune idée de ce qu’a été la dictature, qu’ils ne l’apprennent pas dans les programmes d’histoire, et qu’il ne pensent qu’à avoir des vêtements de couleurs à la mode ou la dernière console de jeu. Je lui fais remarquer que c’est malheureusement le lot de tous les pays "développés".

Il parle encore de l’hypocrisie des chiliens, qui d’un côté vont fonder des familles et se tourner vers la religion, pour derrière mieux regarder les autres femmes et faire n’importe quoi.

Je lui demande s’il parle, lui, de sa vie et de la dictature avec ses propres enfants (4, 13 et 19 ans). Il ne répond pas tout de suite, et finit par avouer que non, qu’ils sont trop différents, que c’est une autre époque, qu’ils ne comprendraient pas… avant d’admettre qu’il devrait le faire. La discussion ne cesse de rebondir, et je suis déçu de devoir la stopper net quand la jeep s’arrête devant l’Erratic Rock. On le remercie chaleureusement pour toute cette journée passée en sa compagnie.

Le soir, nouvelle soupe de légume maison : moins poivrée, elle est délicieuse.


Dimanche 22 août

Dimanche, grasse mat obligatoire. On prend un peu le temps, on glande, on caresse les chats. Et puis on prend un taxi qui nous emmène au pied d’une montagne, à quelques km de la ville, en direction de l’Argentine. Une vieille dame très grosse et pas bien stable (elle est à deux doigts de se vautrer sur la glace en prenant les devants à notre arrivée) nous accueille avec un accent incompréhensible et nous fait payer un droit d’entrée dans sa propriété, seul chemin d’accès au sommet en haut duquel on espère arriver.

Le sendero Dorotéa est mi boueux, mi neigeux, pas top agréable. Ça commence à bien monter, et on a du mal à savoir par où passer, à distinguer les signes rouges sensées nous indiquer le chemin. Ça continue à grimper un peu plus, et l’épaisseur de neige se fait de plus en plus haute. Après 1h30 de grimpette bien raide et glissante (Alice en a vite marre), on arrive en haut. On voit le Chili et l’Argentine, les fjords entremêlés, la jolie ville de Puerto Natales accrochée à l’un d’eux, les montagnes de partout… et bien sûr, l’océan au loin, mais avec beaucoup d’imagination. Ayant oublié de recharger mon appareil photo, on gardera ça jalousement dans nos têtes. La vue de cette terre de Patagonie est au moins aussi saisissante que le vent qui souffle en grosses bourrasques, et qui nous pousse à ne rester que peu de temps en haut. Le retour est beaucoup plus fun, on glisse dans la poudreuse comme des fous pour arriver en bas en moins d’une demi-heure, les pieds trempés mais contents comme des gosses. La sorcière de la montagne nous sert du thé, des crackers, du fromage et des biscuits en attendant le taxi. Comprends rien à ce qu’elle nous raconte.

A notre retour à l’auberge, tout le monde est posté devant la télé. Depuis 2 semaines, les infos parlent de 33 mineurs bloqués au fond d’une mine qui s’est écroulée. Au hasard de nos pauses café, on a régulièrement surpris des prises de parole du président Piñera ou des familles de victimes en larme. Je me rappelle, l’événement était survenu alors qu’on arrivait juste à Chiloé. Coup de théâtre, les chercheurs ont réussi à creuser un trou de diamètre très fin jusqu’à un refuge, et ils y ont remonté un message écrit avec de la pierre rouge : « nous sommes dans le refuge. Nous allons bien. Les 33 ». Énorme émotion devant la petite télé de l’auberge (et dans tout le pays), on voit les mineurs qui sautent de joie, grosses accolades, les familles en pleurs, le président qui revient vite pour faire un discours larmoyant en disant qu’il y a toujours cru, que le pays a mis à la disposition la pointe de la technologie pour les retrouver bla bla, et qu’il dédie ces retrouvailles et cette ode à la vie à sa belle mère qui est morte ce matin… il est très bon.

Un peu plus tard, la télé parvient à faire passer une mini sonde en bas du trou, et une première photo de la tête d’un mineur en bas apparait sur un petit ordi portable filmé par toutes les caméras. Il n’y avait de quoi survivre que 6-7 jours en bas, et ça fait 18 jours qu’ils y sont, plus personne n’avait d’espoir. Bref, c’est LE truc du jour, vécu à grand renforts de médias. Les sœurs de Chakana (qui étaient venu passser le dimanche à l’auberge en famille et jouer au UNO) ont les larmes aux yeux, et viennent nous chercher à chaque nouveauté : discours de la mère du plus jeune de 18 ans, de l’épouse du plus vieux de 78 ans qui était à quelques semaines de la retraite, lettre remontée à une autre maman. C’est à chaque fois une nouvelle émotion. Le pire c’est qu’on se prend au jeu, on a l’impression de vivre un truc fort et à l'unisson avec les chiliens... c'est rigolo.

C’est notre dernière soirée ici, on traine un peu avec Chakana et les chats, on se fait des pâtes. Il sort la guitare et se met à jouer Vanina en espagnol… après tout, il est peut-être temps de partir !


Dimanche 22 août

Réveil à 6h. Chakana nous prépare un dernier petit déjeuner en sifflotant. Il nous a donné plein de conseils pour Valparaiso, nous a réservé une auberge à la cool, nous appelle un taxi. L’adieu aux chatons est un déchirement pour Alice (pour moi aussi mais ça fait pas très viril). Accolade d’au revoir. Comme toujours, c’est au moment ou on reprend la route qu’on se rend compte se qu’on laisse derrière, qu’on se laisse envahir par l’insidieux vague à l’âme du départ. Chakana insiste pour qu’on dise aux gens de venir en Patagonie en hiver… oui oui, on le fera.

Petit trajet en bus de moins de 2h pour arriver à Punta Arenas. Grande ville construite au bord du détroit de Magellan. De l’autre côté, la terre de feu, l’île ultime qu’on ne foulera pas cette année. On laisse nos mochillas dans l’agence qui nous vend nos tickets pour l’aéroport, quelques heures plus tard. On s’est gardé un moment ici pour se promener et prendre le pouls de cette ville encore plus australe. Je fais remarquer à Alice qu’on a de la chance, qu’il fait beau. 5 minutes plus tard, un nuage a tout recouvert et la pluie se met à tomber !

On se réfugie dans un café. La pluie se transforme vite en neige, c’est la tempête. Un quart d’heure plus tard, le soleil est revenu. Le temps, ici, c’est n’importe quoi. En vérifiant les billets sur Internet, et en voulant faire le check-in en ligne, un message étrange s’inscrit. J’ai pas mal galéré pour acheter ces billets car il fallait avoir un compte paypal avec une carte bleue associée. Il n’y a pas eu de soucis jusqu’à ce que Paypal m’envoie un mail pour me dire que quelqu’un était probablement en train d’utiliser mon compte à mon insu. Ce quelqu'un c'était moi. Ils m’ont donc restreint mon compte jusqu’à ce que je leur en fournisse la preuve. J'ai fait tout ce qui m'étais demandé : changer de mot de passe, changer de questions persos, faire un débit sur mon compte puis noter le code qui apparaissait 2 jours plus tard sur mon relevé de compte, leur envoyer un justificatif de domicile en ligne… bref je me suis acquitté de toutes leurs conneries. A l’agence de Puerto Natales, j’avais fait vérifié, les billets étaient bien résevés à nos noms. Et le débit du montant avait été fait sur mon compte. Mais quand même, pour être sûr, on décide de vérifier auprès de l’agence d’ici. La meuf me dit que oui. Ah mais non, bizarre, les billets ont finalement été refusé par paypal il y a 2 jours et annulé, et… ah mince, le vol est à présent plein, complet, plus de place, over. Je sens le truc monter le long de mon épine dorsale, je regarde Alice… non c’est pas possible, je suis maudit, j’y crois même pas. Le cauchemar recommence…

Je demande à voir la chef de l’agence, explique tout le maudit processus… je suis dépité. Elle nous fait poireauter de longues minutes en disant qu’elle va essayer de trouver 2 places dans cet avion, mais que rien n’est sûr. On se dit qu’on va devoir rentrer en bus, et qu’on aura juste le temps de rejoindre Santiago, au revoir Valparaiso. Finalement la meuf nous explique qu’elle peut nous avoir 2 places, mais à plus du double du prix précédent. Ça fait quand même 360 € de plus en tout. Et d’autres personnes sont sur la liste d’attente, elle veut bien insister pour nous mettre en haut de la pile si on prend une décision immédiate. A-t-on vraiment le choix ? Elle comprend notre tourmente et nous accorde gentiment une ristourne de… 12 €. Ah ouais, cool. On se dit qu’on est bien dans la thématique du moment : « dépenser du pognon » (voiture à racheter, appartement, voyage au Chili…), on y va donc gaiement.

Il est un peu tard. Coup de fil, le minibus devant nous emmener à l’aéroport passe nous prendre à l’agence, fait un détour pour qu’on aille chercher nos sacs… ouf, on va finalement bien partir aujourd’hui. A l’aéroport, on apprend que le vol a un retard d’une heure. Tout est normal.

Lundi 23 août - Valparaiso