21 août 2010

Perito Moreno & Fitz Roy : têtes d’affiches du sud Argentin

Vendredi 20 août

Après un début sérieux, j’ai finis par prendre du retard. Le voyage commençant à approcher de son terme, l’écriture se fait plus rare, moins systématique, comme mise à mal par l’intensité de l’instant. El Calafate… El Chalten… ces destinations aux noms étranges résonnent déjà comme lointaines, alors que la sauvage Puerto Natales, au Chili, nous a déjà ouvert ses bras hivernaux il y a deux jours. Tant bien que mal. Mais ceci est une autre histoire, commençons par le commencement. C’était il y a 6 jours. Déjà.


Samedi 14 août

Au terminal de bus d’El Calafate, une nana souriante nous paye le taxi jusqu’à son auberge, l’America del Sur. Le soir, on se retrouve encore avec Elodie et Fanny, avec qui le courant passe vraiment bien. L’ambiance est excellente, tout le monde se trimballe en chaussettes (avec le chauffage au sol), ça joue de la guitare sur une mezzanine chill out, ça cuisine, ça picole, ça discute en toutes les langues. Après trois nuits un peu "compliquées", on se prend une chambre pour nous, avec vue sur le lac en contrebas, coucher de soleil, lit bien confortable. "It’s a new done, it’a a new day, it’s a new life… and I’m feeling good"

Le soir, asados (barbecue) préparé par le personnel fin cool de l’auberge, avec assortiment de légumes et salade (aubergine dorée, courge, tomate, patate douce sautée, lentilles assaisonnées, condiments…), et excellente viande de bœuf à volonté. On se prend un Pinguin de rouge (pichet en forme de pingouin qui dégueule le breuvage dans les verres) pour arroser le tout. Festin. On se sent bien avec nos deux nouvelles copines, avec qui on trinque en faisant déjà des projets pour les jours à venir.


Dimanche 15 août

La nuit est salvatrice. Pas de réveil programmé, sinon l’envie de profiter du petit déj (offert jusqu’à 9h30). La journée est à nous, on en profite pour se reposer, c’est dimanche, merde. Petit saut à l’extérieur tout de même, pour aller visiter la petite ville d’El Calafate, se promener près du lac partiellement gelé, et dire bonjour aux 200 mouettes, 3 flamands roses et 2 rouge-gorge (martins-pêcheurs ?) squattant la lagune de la réserve naturelle du patelin. Il ne fait pas si froid et le soleil est toujours là. On croise quelques touristes et quelques locaux, mais la petite bourgade qu’on soupçonne de grouiller en haute saison nous montre une face bien apaisée. On sent quand même au nombre d’hôtels, d’agences, de banques et de restos que le bled vit du tourisme, généré par la proximité du glacier Perito Moreno. On se pose dans un petit établissement pour manger, j’en profite pour regarder 3 balles de la finale du tournoi de Toronto opposant Federer à Murray.

Le soir, on se retrouve à l’auberge avec Elodie autour d’une soupe déshydratée, alors que Fanny passe la nuit dans un hôtel 4 étoiles (avec jacuzzi dans la chambre), cadeau d’arrivée de son amoureux qu’elle est allée cherche à l’aéroport. N’en déplaise à nos papilles malmenées, on passe encore un putain de bon moment à trainer, discuter, bouquiner, partager. On se sent vraiment bien avec Alice, dans un lieu si reculé et chaleureux, loin de nos quotidiens, tellement heureux d’être ensemble, ici.


Lundi 16 août

On sort de bonne heure de notre lit douillet : aujourd’hui, on se fait le Pito Moreno. On a réservé une espèce de tour complet d’une journée, avec mini-trekking à même le glacier en point d’orgue. On se retrouve tous dans le bus, avec Elodie, Fanny et Miro (Miroslaw de son nom entier, polonais d’origine). Le courant passe aussi bien avec lui qu’avec les filles.

Premier arrêt en vue du fameux glacier. Même de loin, une tuerie. Une impressionnante avancée de glace dégringolant des montagnes, surgissant de la vallée, et s’arrêtant net à l’embouchure un bras de lac, comme figé, laissant apparaitre un mur de glace de 3km de large et jusqu’à 60m de haut (équivalent à un immeuble entre 15 et 20 étages selon l’endroit). Cette avancée de glace provient de l’immense glacier qui recouvre 300km du nord au sud, entre le Chili et l’Argentine. On se trouve ici dans sa partie la plus méridionale. C’est un des très rares glaciers dans le monde à ne pas être en rémission, il se maintient. En perpétuelle avancée, il est donc alimenté par suffisamment d’eau (de neige se transformant en glace) dans ses hauteurs pour repousser la glace du bas (qui se disloque avec l’érosion) vers une ligne relativement stable. C’est aussi le glacier le moins haut de la planète, peu au dessus du niveau de la mer. Le soleil est encore de la partie et le paysage de carte postale fait son petit effet.

Avant d’embarquer dans un bateau, on nous demande de bien retenir son nom pour ne pas se tromper au retour : Alacalufé. Je retiens que c’est un truc qui ressemble à Dieucapeté… j’oublierai pas. On traverse donc le bras de lac. Le Perito est sur notre droite. Plus on s’en rapproche, plus sa présence se fait imposante. Soudain un grand fracas… un gros pendant de glace vient de s’écrouler dans l’eau dans un coup de tonnerre assourdissant. Une vague générée par la chute vient faire tanguer un peu l’embarcation. A couper le souffle.

De l’autre côté de l’eau, la vue est encore splendide. Des condors tournoient au dessus des montagnes derrière nous. On nous sépare en groupes de 20 pour fouler le glacier. On se rend compte qu’on est quand même super nombreux : 60 passagers par bateau, un bateau débarquant toutes les demi-heures… c’est la première fois du voyage qu’on est aussi entouré. Un guide nous explique comment marcher sur la glace : en canard en montant (marchant naturellement en canard, je n’aurai pas de souci), les pieds dans le sens de la pente en descendant. On nous sangle des crampons à nos chaussures. Les premiers pas on se sent un peu patauds, mais on s’habitue. On se retrouve donc vite sur la glace. C’est quand même un peu pète gueule, mais grimper sans glisser sur une surface glacée et pentue a quelque chose de jubilatoire. On se retrouve vite à l’intérieure de petites vallées de glace, en faisant attention aux trous et autres crevasses ponctuant le parcours. Tout est blanc et bleu autour de nous, on traverse des paysages lunaires, aux formes douces et tranchantes à la fois. On grimpe sur un étang gelé dans une cuvette, un guide met des coups de piolets pour faire craquer la surface, qu’on puisse goûter l’eau pure (et glaciale) juste en dessous. Et puis on finit dans une excavation dans laquelle est installée une petite table, et un whisky irlandais nous est servi, baigné dans de la glace ramassée elle aussi à même le flanc de glacier suite à trois petits coups de piolet.

L’expérience est vraiment sympa, si ce n’est la désagréable sensation de faire partie d’une machine touristique bien huilée, avec un groupe juste devant nous, un autre juste derrière. On est loin d’être seuls sur la glace, on ne s’écarte pas trop du bord du glacier, et une pause est organisée toutes les 5 minutes pour prendre des photos, on n’a donc pas la sensation de vraiment vivre une expérience extrême comme le ventait la brochure !

Retour à la terre ferme. Après un casse-croûte partagé, et l’observation de nouveaux morceaux de glace s’écroulant dans l’eau, l’Alacalufe (désolé, ça me fait vraiment rire) nous fait retraverser le bras de lac, puis le bus nous dépose sur la péninsule Magellan, sur laquelle ont été installés des km de passerelles pour pouvoir admirer le Pito Moreno d’un peu plus haut et sous tous les angles, à une distance très proche. On se promène donc une petite heure d’un balcon à l’autre, passant de mirador en mirador. Le ciel s’est couvert, mais le spectacle reste saisissant.

On est de retour en ville vers les 18h. Ça fait quelques jours qu’on n’arrive plus du tout à retirer de l’argent (alors qu’on devrait pouvoir), et on commence à être un peu just. Courses en ville, réservation de bus. Le soir, barbecue qui tue rebelote, avec nos amis dont on ne se sépare plus trop. On se remplit la pense en reprenant moult fois de leur viande excellentissime, leurs accompagnements succulents, et on se ressert des Pinguin de vin sans trop compter.


Mardi 17 août

Le réveil est encore pénible, il sonne un peut trop ces temps-ci. On a tous les deux mal au ventre (qu’on a mis à rude épreuve la veille au soir), et Alice a un peu plus la crève chaque jour. Je suis moi aussi un peu enrhumé. Pas la grande forme donc, mais on se rend aujourd’hui à El Chalten, à 3h de bus au nord dans la région des glaciers, connu pour ses paysages de montagnes, avec la big tête d’affiche qu’est le mont Fitz Roy.

A peine sorti de la chambre, on tombe des nues : il a neigé toute la nuit et la neige continue à tomber sans relâche, tout est blanc dehors. Le taxi qui vient nous prendre pour nous conduire au terminal de bus s’enlise dans la neige devant l’auberge et met du temps à partir. Le chauffeur nous dit qu’il n’a pas neigé depuis plus d’un mois… ah ok. Des fenêtres du bus, les paysages de Patagonie se sont transformés en d’immenses étendues blanches desquelles dépassent quelques touffes gelées. Des guacanos (petits lamas) courent en troupeaux dans ces étendues vides.

Petite pause à mi-parcours dans un établissement perdu au milieu de rien. On apprend que c’est ici que Billy the Kid, sa femme et son pote Butch Cassidy se sont réfugiés pendant un mois en 1894, alors qu’ils étaient recherchés dans tous les Etats-Unis pour leurs nombreux braquages et autres méfaits. Le bout du monde, on a vu pire comme planque.

Il est 11h30 quand on arrive al Chalten. La neige a cessé de tomber mais son manteau recouvre la ville et les montagnes. Passage obligé par la cabane du gardien du parc, où on nous explique les sentiers praticables, l’attitude à avoir si on croise des animaux. Pique-nique dans une auberge où nos trois amis s’installent pour la nuit qui vient, avant de partir tous ensemble sur un sentier partant au nord ouest en direction d’un lac de montagne et d’un spot de luxe sur les sommets starifiés. Le sentier est enneigé mais praticable, la balade grimpe bien sans être trop pénible, et on fait de nombreuses pauses pour profiter de vues plongeantes sur la jolie vallée enneigée. Le sentier contourne un gros rocher à pic trônant sur la montagne, traverse un petit bois. Le soleil fait une apparition au dessus des arbres, une sublime lumière diaphane se taille un chemin entre les branches. Parvenus au fameux mirador, les nuages gris sont revenus et on ne voit absolument plus rien devant nous. Et puis petit à petit, la brume s’estompe, on distingue un pic rocheux dans le brouillard, puis deux, et progressivement le Fitz Roy fait son apparition. Cette montagne aux contours cabossés de hauts pitons rocheux s’élevant vers le ciel a effectivement une putain de classe. Et le voir sortir de la brume de cette manière est juste magique. Elodie prépare un maté bien chaud (tisane locale qui se sirote dans un gobelet en cuir un peu tuné) qu’on se fait tourner, alors que les nuages reprennent progressivement d’assaut tout le ciel, ne laissant plus une miette découverte. On continue la balade jusqu’à l’objectif de notre mission : le lac de montagne. Recouvert de neige, classe. On glisse dessus, bataille de boules de neiges, photos, blagues à la con : parfait. Mais le ciel continue à faire la gueule, et on finit par se casser.

Le retour est tout autre : la neige a énormément fondu en quelques heures, et le sentier est à présent plutôt gadoueux. La vallée est elle aussi transformée, ne laissant que quelques vagues lignes blanches, mais ayant repris de ses teintes originelles, vertes et brunes. De retour à l’auberge, il est temps de se dire au revoir : nos trois amis restent ici pour la nuit, alors qu’on rentre dormir al Calafate pour attraper un bus en direction de Puerto Natales, au Chili, le lendemain. Au revoir chaleureux, échange de mails et de Facebook (tien, ça n’existait pas encore quand j’ai commencé à voyager), on se quitte à regrets.

Je m’endors un peu dans le bus retour, et me réveille un peu de mauvais poil. Fatigué, froid, marre. Le fait de se retrouver seuls peut-être, ou tout simplement une réaction à tant de froid en "plein été" ! Il est déjà tard, il fait nuit depuis longtemps. Les distributeurs refusent toujours de nous donner de l’argent. L’auberge est loin à pieds, on glisse sur la neige, on se mouille dans la gadoue.

Soupe déshydratée et yaourt en guise de repas du soir. Le cuistot (pure touch, bonne gueule, barbe de 3 jours, bonnet stylé retenant des longs cheveux, chantant tout le temps) doit sentir mon humeur et mets la BO d’Into The Wild d’Eddie Vedder à fond. On discute musique pendant un bon moment, il hallucine sur mon boulot, trouve que c’est le plus beau du monde. Je retrouve un peu de jus et de sérénité avant de m’abandonner à la nuit.


Mercredi 18 août

Dans le bus matinal en direction de Puerto Natales, on se retrouve à côté de deux français qu’on avait déjà rencontré le temps d’un petit déj à Chiloé, et qu’on avait croisés le long d’un sentier de montagne la veille au Chalten. Vincent et Anastasia, étudiants en médecine, trekkeurs fous. Ils ont déjà passés 4 jours à parcourir le parc Torres del Paine, aux abords de Puerto Natales, énorme tuerie et raison de notre halte, connu pour être l’un des plus beaux au monde. Ils ont un peu triché en prenant l’avion depuis Puerto Montt pour descendre dans le sud, d’où leur relative avance sur nous. Ils disent être venus à bout du fameux "W"(parcours de 4-5 jours de trek à l’intérieur du parc), qu’il est complètement praticable et qu’ils n’ont jamais rien vu d’aussi beau. On est rassuré. La steppe Patagonienne continue de défiler au son de Ghinzu et de tous nouveaux morceaux de Fake Oddity qu’ils viennent de m’envoyer par mail… l’album en préparation va vraiment être énorme. Nouvelle frontière Argentine-Chili. Nord-Sud cette fois. Sacs fouillés, plein de paperasse, nouveaux tampons sur les passeports… qu’Alice garde jalousement depuis le début du périple, refusant que je les touche en dehors des frontières ! Comprends pas…

Vendredi 20 août - Puerto Natales

16 août 2010

Premiers pas (milliers de km) en Argentine

Dimanche 15 août - El Calafate

On y est enfin. On n'a pas emprunté la route prévue, on a hésité, on a tergiversé, on s'est laissé convaincre, on s'est enfilé des milliers de bornes d'Asphalte, mais on a finit par y arriver. Au sud de la Patagonie, si près de la pointe sud du continent, dans cette région si lointaine qui regorge de trésors naturels, dont j'espère pouvoir vous parler ici même d'ici quelques jours. Mais replongeons d'abord dans ces quelques derniers jours à mille à l'heure, les premiers passés en Argentine, pour le meilleur et pour le pire...


Mercredi 11 août

Bus. Frontière. Paperasses. On est au beau milieu de la cordillère des Andes, des montagnes partout, de la neige aussi. Le ciel est étrangement séparé en deux : gris côté chilien, complètement dégagé côté argentin ! On y traverse encore quelques heures de montagnes (enneigées, rocheuses, parfois verdoyantes), en longeant d’interminables lacs bleus installés à leurs pieds. Les paysages nous bercent avec l’aide des Smashing Pumpkins et de leur vieil album Pisces Iscariot, regorgeant de trésors oubliés comme Landslide ou Starla.

Arrivée à Bariloche (prononcer "Barilotché", à la française ça manque un peu de finesse), grande ville bâtie sur une colline à flanc de lac, avec des montagnes enneigées en fond d’écran. C’est une station de ski très prisé, notamment par les brésiliens, d’où son surnom "Braziloche". On pourrait aussi l’appeler la Suisse argentine, au vu de ses nombreux chalets aux jolies architectures mêlant pierre et bois, et surtout vu la quantité de boutiques vendant du chocolat en centre ville ! Les vitrines en exhibent des fontaines, des tablettes de tous les noms, toutes les formes, toutes les couleurs et tous les goûts. L’européanisation est beaucoup plus présente dans cette ville que toutes celle qu’on a traversé au Chili, ressemblant à s’y méprendre à une station de sport d’hiver de chez nous. On s'y sent tout de suite moins bien, un peu nostalgique des jours précédents, petit coup de fatigue, passager sans doute.

On prend quartier dans une auberge vraiment sympa, El Gaucho (désignant le cowboy argentin typique, pas le vieux coco), gérée par une nana non moins sympa, souriante et avenante. A Bariloche, les gens nous paraissent soit carrément dédaigneux, répondant à peine, donnant l’impression qu’on leur fait perdre leur précieux temps dès qu’on s’adresse à eux, soit au contraire d’une gentillesse infinie, prenant tout le temps qu’il peuvent pour discuter avec nous et nous aider si besoin. Leur accent est par contre assez particulier, avec les « ll » prononcés « ch », et il me faut parfois faire répéter plusieurs fois avant de comprendre des mots pourtant simples. On s’installe dans un dortoir pour une fois, les prix étant nettement plus intéressants.

Petite bouffe sur le pouce en centre ville dans un café bruyant, les serveuses nous parlent à peine. Tentative de demande d’infos dans les agences de tourisme, on nous répond sèchement que si on ne souhaite rien leur acheter ça ne les intéresse pas. Dans une autre agence, un gars passe du temps pour nous expliquer gentiment : la fameuse ruta 40, qui descend jusqu’au sud du pays en longeant la cordillère des Andes, est elle aussi fermée à cause de l’hiver, la neige, le gel. Si on souhaite se rendre au sud, il faudra obligatoirement faire un grand détour, et soit 40h de bus environ ! Hum, on verra demain. Un lendemain qui vient péniblement, à essayer de trouver le sommeil dans des lits étroits et durs… et séparés.


Jeudi 12 août

La personne de l’accueil a changé, c’est maintenant un grand gars bien costaud, moustachu, dans un pur style bavarois (!), rugueux au premier abord, mais tout doux dans sa manière de s’exprimer, et les yeux qui scintillent. Il nous fait un prix sur les chambres, passe des coups de fil pour nous aider à nous organiser. On est à un croisement de notre voyage, et il est temps de faire des choix, de calculer les jours qui nous restent, de tracer notre itinéraire, quitte à prendre des chemins imprévus. Et c’est le bavarois qui nous convînt : avant de descendre, nous ferons finalement une halte à l’est, sur la côte atlantique du pays. C’est la main sur le cœur et les larmes au bord des yeux qu’il nous parle des baleines qu’on peut aller voir à Puerto Madryn : « une des plus belles choses que j’ai vu, c’est la chance de votre vie, à cette saison vous pouvez voire des centaines de "Bachenas" depuis la plage ! ». Je mets du temps avant de comprendre de quoi il parle… Alice m’aide à tilter : il parle bien de "ballenas" (baleines). Ce con est très convaincant, on décide de partir le soir même.

L’après-midi, on emprunte un bus local qui longe le littoral sur 18 km vers le nord-ouest avant de nous laisser aux pieds du Cerro Campanario, en haut duquel on se laisse hisser par un télésiège. On est un peu loin de la station de ski et cette petite colline n’est absolument pas recouverte de neige. Il fait un soleil éclatant et dans les 12°C. Du sommet, on a une vue à 360° sur le parc national Nahuel Hapi, ses bras de lac aux reflets vifs, entrelacés à perte de vue, ses chaines de montagnes aux cimes enneigées comblant l’horizon. Époustouflant. On s’accorde un chocolat chaud dans la confiserie fièrement installée au sommet, offrant une vue panoramique sur ce paysage improbable.

On rentre à temps au Gaucho pour prendre une douche avant de s’enfiler les quelques 15h de bus qui nous séparent de la côte. Je n’aurai jamais vu l’océan pacifique et l’océan atlantique en si peu de temps.

Dans le bus, on fait vite connaissance avec Isabelle, 32 ans, française (on reconnait facilement les français, c'est "l’effet Quechua"), instite à Barcelone. Elle a l’air cool, on lui propose de se louer une voiture à trois à notre arrivée à Puerto Madryn, pour être libre d’aller voir les baleines et autres animaux où on veut et comme on l’entend : elle est tout de suite d’accord.

15h de trajet, ça fait long, mais les sièges-lits sont larges et plutôt douillets dans ce bus à 2 étages. Grande classe, goûter (18h), dîner (22h) et petit-déjeuner (6h45) sont inclus dans le prix du trajet. Évidemment, c’est loin d’être bon. Mais l’intention est sympa. Une télé (juste au dessus de nos têtes) diffuse (bien trop fort) des films (de merde). La aussi l’intention est louable. Le stewart, très speed, me demande de rejoindre mon siège dès que je me lève, d’éteindre ma frontale dès que je l’allume, de relever mon dossier dès que je l’abaisse pour m’allonger. Mais il a une bonne tête. Bref tout va bien. Après 2h de route, barrage de police, check des passeports par des agents armés, et les chiens sont lâchés dans le véhicule ! Rien ne semble suspect, si ce n’est un passager qui a le mauvais goût de porter des dreads et d’avoir l’air bien trop cool. Il cherche quand même. On le fait descendre, fouille de tous ses bagages… rien. Fausse alerte. Le bus repart dans la nuit, et on essaye de trouver le sommeil.


Vendredi 13 août

On a réussi à dormir un peu. L’arrivée à Puerto Madryn, 7h, du matin, n’en est pas moins pénible. Isabelle part à son hôtel pendant qu’on achète des billets de bus pour rejoindre la véritable Patagonie australe… départ le soir même à 19h, pour encore 18h de trajet non-stop jusqu’à Rio Gallegos, où on ne sera plus qu’à 4h d’El Calafate, prochaine étape sérieuse de notre aventure. On a donc la journée entière pour profiter de Puerto Madryn et de la réserve faunique de la péninsule Valdès.

On loue près de la plage une superbe Opel Corsa blanche, histoire de remuer le couteau dans la plaie… pardon, une Chevrolet Corsa, Opel ayant été racheté par Chevrolet dans cette partie du globe ! Et c’est parti. Bonheur de conduire soi-même, de ne pas être dépendant d’un chauffeur, d’un horaire fixe, d’un itinéraire tracé. On sort progressivement de la ville en suivant le port avant d’emprunter des petits chemins de terre aux abords de l’océan. Isabelle est définitivement sympa, on lui raconte le Chili, elle nous parle du nord de l’Argentine, ça papote dans l’habitacle. Soudain on aperçoit des jets à la surface de l’eau, et puis on voit des formes sombres sortir avant de replonger… des baleines ! On sort en courant admirer les mammifères marins du haut d’une petite falaise. Il y en a plusieurs, et pas si loin que ça, une centaine de mètres tout au plus ! On reste des plombes en se disant que c’est trop beau.

Quelques km plus tard, on a l’impression qu’il y en a encore davantage. On est à marée haute, au moment où les baleines sont le plus près du bord. Et effectivement, il y en a plus encore, surgissant par intermittence de l’eau à quelques 50 m du bord. Impressionnant.

On continue comme ça, à s’arrêter régulièrement, avec un nombre de mammifères marins toujours plus abondant, jusqu’à arriver au spot ultime, une grande plage, avec pas mal de monde… et on comprend pourquoi ces gens sont ici et pas ailleurs : tout ce qu’on a vu jusque là n’était rien, et on avait l’air bien ridicule à s’extasier devant trois queues qui plongent au loin ! C’est juste un truc de fou : des dizaines de baleines (d’environ 12m de long chacune) surgissant juste devant nous, à quelques mètres seulement de la plage, accompagnées d’un chuintement sourd. Il y en a partout, qui tournent sur elles-mêmes en battant des nageoires, se mettent sur le dos, sortent leur grosse tête (quelque chose de monstrueux quand même), plongent dans l’eau ou s’amusent à laisser leur queue dépasser. Le spectacle est vraiment addictif et on a beaucoup de mal à se décider à remonter dans la voiture, quelques heures plus tard !

On paye ensuite le droit d’entrée de la réserve faunique, et on prend à peine le temps de s’engloutir un sandwich à Puerto Piramide, payé en euros par manque de pesos, avant de repartir sur les routes en terre d'une vaste étendue plate et désertique à l'intérieur de la péninsule. On croise à peine quelques voitures, quelques troupeaux de moutons, de guanacos (plus petits et plus vifs que des lamas), de vaches, et on se gare de l’autre côté, à une petite centaine de km de l’entrée. On se balade le long d’une superbe plage à marée basse, et quelques éléphants de mer au loin (sorte de gros phoques longs de 5m) qui dorment comme des étrons sur la plage. Isabelle croise un tatou. Des centaines d'oiseaux ont élus domicile sur la grève. Il fait beau. Le temps nous épargne ces derniers jours, et ça fait un bien fou.

On n’a pas le temps de s’éterniser, on repart vite en sens inverse sous peine de rater le bus. La traversée retour est encore plus déserte, on ne croise quasi rien ni personne sur la large route sableuse et caillouteuse. La vitesse est limitée à 60 km/h, je ne comprend pas et roule plutôt à 90 voire 100… jusqu’à la traversée subite de 2 guanacos que je suis à deux doigts d’emboutir… je comprends alors le danger et fais plus attention. Je me dis qu’à l’heure qu’il est, on a quand même bien évité les galères, qu’aucun gros tracas n’est venu assombrir le voyage, et j’avoue trouver ça assez louche. On rentre effectivement sans encombre, à l’heure pour rendre la voiture et attraper le bus suivant… vraiment très louche même.

On dit au revoir à Isabelle, avec qui on a passé une journée super sympa à bien tchatcher et à s’extasier comme des débiles devant des baleines. Quelques mètres plus loin, on entend parler en français… 2 filles à côté desquelles on se retrouve tout à l’avant du bus dans lequel on s’installe, à l’étage. On sympathise rapidement là aussi. Elodie est prof d’anglais en Guyane, et Fanny scénographe de musées à Lille. Ca rigole rapidement, et les discussions partent dans tous les sens. Le bus part, plein sud cette fois. Le "dîner" est un peu meilleur que la veille mais les sièges moins confortables : on est passé d’un bus cama (lit) à semi-cama, moins large et moins douillet. Je m’endors pourtant sans mal, et pas si tard.


Samedi 14 août

La nuit a été un peu turbulente, entrecoupée par les multiples réveils pour trouver une position plus confortable que la précédente, sans trop y parvenir. Juste en dessous de nous, le chauffeur et son staff ont fait la tawa toute la nuit, avec de la musique disco à fond, des chants, des percussions sur la vitre… un peu casse-dodo, mais rigolo à écouter quand même. Le nouveau stewart nous réveille à 8h en criant qu’il est l’heure du petit déjeuner. Sinon il ne pipe pas un mot et exécute ses tâches sans sourire. Alice n’a pas trop bien dormi et commence à être enrhumée. Mais ça va, on n’est pas si mal. Le soleil se lève sur les terres désertiques de la Patagonie, et on voit dérouler sous nos pieds la route asphaltée, posée droite au milieu de steppes. Pas de neige en vue, peu d’animaux, seulement une étendue plate et aride à perte de vue. On sait qu’on est au sud, très au sud. La conscience d’être plus au sud qu’on ne l’a jamais été dans sa vie à chaque seconde qui passe est particulièrement grisante. Aucune musique ne va mieux avec ce qu’on est en train de vivre qu’Off He Goes de Pearl Jam, les yeux perdus au loin, le bus grignotant chaque instant un peu de la distance nous séparant du bout du monde.

Arrivée à Rio Gallegos. On achète tout de suite des tickets pour le prochain bus en direction d’El Calafate, plus à l’Ouest, en remontant un peu au nord vers les montagnes andines. On part à 14h, arrivée 18h30, après deux contrôles de flics.

Samedi 14 août - El Calafate

12 août 2010

Chiloé, archipel de légendes

Mercredi 11 aoûtBariloche (Argentine)

C'est d'Argentine que je poste ce récit des quelques quatre derniers jours. Des journées particulièrement riches, entre la tranquillité empreinte de légendes de l"île Chiloé, la rencontre avec Che Guevarra, les lacs perdus aux confins de la cordillère des Andes, les beaux moments humains partagés, à cheval ou autour d'un verre... étonnement, c'est déjà avec beaucoup de nostalgie que je revis ces instants à l'écrit, alors que l'arrivée dans la grande ville d'Argentine qu'est Bariloche nous est quelque peu pénible et que la magie de ces jours hors du temps semble déjà s'estomper...


Samedi 7 août

A Pargua, le bus monte dans un ferry qui le transporte rapidement de l’autre côté, à Chacao. Sur l’île, les paysages sont morcelés et sauvages, avec de nombreux lacs ou fronts de mer, on se sait pas trop. Terminal de Castro, petite capitale et point central de l’île. A l’hospedaje Cordillera, la dueña nous accueille avec un sourire d’une chaleur rare, et on n’hésite pas longtemps avant de s’installer dans une jolie petite piaule pas chère (entendons-nous, pour le Chili) avec vue sur la mer.

On a l’après-midi pour découvrir la ville. Globalement très mignonne avec ses petites maisons aux façades peintes en bois et aux toits et murs en taule découpée, dans la lignée de Puerto Varas. Il fait gris mais ne pleut (presque) pas, et le soleil fait de belles apparitions, teintant chaleureusement la ville de ses rayons déclinant. La plaza des armas abrite une grande église en bois classée au patrimoine mondial de l’Unesco, à l’instar de 15 autres églises de l’archipel. Car Chiloé n’est pas qu’une île, mais une multitude de petites îles entourant un grand îlot central.

Une légende explique cette géographie : autrefois l’île n’était constituée que d’un unique bloc compact. Le serpent Ten-ten Vilú, régnant sur la terre et les créatures terrestres, se serait livré à un combat contre le serpent Coi-Coi Vilú, régnant sur la mer et les créatures marines, chacun d’eux faisant monter tour à tour et respectivement le niveau des mers et de la terre. Le serpent Coi-coi Vilú aurait pris le dessus, ce qui explique pourquoi l’eau serait montée d’un cran, ensevelissant une partie de l’île et ne laissant que quelques montagnes côtières émerger, formant les nombreuses petites îles autour.

Chiloé est un lieu pétri d’histoires comme celle-ci. Les anciens de l’île transmettent depuis des siècles contes et légendes, et Chiloé s’est créé avec le temps une mythologie propre, regorgeant de personnages magiques "classiques" (sorcières, sirènes...) mais aussi de créatures intrinsèquement liées à l’île. El Trauco par exemple, gnome répugnant s’accouplant aux jeunes vierges à travers des rêves impurs, expliquant les enfants hors-mariage. Mais aussi la Pincoya, belle femme nue dansant sur les plages et dictant la fertilité des eaux et l’abondance du poisson et des coquillages. Ou encore la Fiura, petite sorcière à l’insatiable appétit sexuel vivant dans la forêt et dont le souffle provoque la sciatique. Il y a aussi le mythe du Caleuche, bateau pirate fantôme piloté par des brujos (sorciers) et pouvant se déplacer sous le niveau de l’eau, provoquant des naufrages de bateaux de pêcheurs. Et beaucoup d’autres. On ne peut ignorer cette mythologie qui transparait par touches un peu partout, notamment dans les créations artisanales et les livres bien sûr. J’en achète deux pour me familiariser avec ces fascinantes légendes.

Mais revenons à la ville. Tout le centre est érigé sur une grande butte dominant l’océan, donnant sur quelques îles au loin, et laissant deviner les côtes chiliennes à l’horizon. A marée haute, l’eau vient lécher les fondations de bois des Palafitos, maisons sur pilotis construites aux abords de l’eau, le long de bras de mer s’engouffrant dans la ville. Eux aussi sont classés au patrimoine de l’Unesco. Ca sent l’iode, les algues, les mouettes, et des bateaux de pêche sont amarrés un peu partout, voir échoués à même la grève à marée basse.

Un ami de Nico l’Ardéchois nous aide à organiser une cavagata (ballade à cheval) pour lundi. En attendant on flâne, on profite de l’air marin et du relatif calme de la ville. Relatif, car malgré le peu de touristes, il y a quand même beaucoup de vie, beaucoup de magasins ouverts tard, une ambiance qui brasse à la nuit tombante. Comme dans les autres villes qu’on a traversé, les enfants sont un peu les rois, et une boutique sur deux leur est dédiée : fringues, jouets… Les pharmacies sont ouvertes 24/24, comme certaines banques. D’ailleurs il n’est pas rare de trouver des distributeurs de pognon dans les pharmacies, qui diffusent aussi souvent de la musique dansante un peu fort. En gros, si les boîtes sont fermées, tu peux toujours aller teufer dans une bonne pharmacie ! Pour revenir au pognon, le Chili est quand même ultra cher, surtout si on ose comparer les prix avec la Bolivie. Tout est finalement à peu près au même prix qu’en France, on est donc obligé de faire un peu plus attention à nos dépenses (en France, on ne dort pas à l’hôtel tous les jours !).

Au Café Ristretto, on découvre un mot de remerciement écrit la veille par Audrey et Mathieu du Café du bout du monde à Lyon. Quelqu’un les connait ? C’est vrai qu’un bon expresso, ça change du Nescafé qu’on nous sert systématiquement.


Dimanche 8 août

On prend un peu le temps de se lever, se doucher, et se faire servir un copieux petit déjeuner par la dueña de l’hôtel (toujours aussi souriante et pleine d’allant), en regardant l’émission « Les maçons du cœur », diffusée à la télé de la salle à manger. Sordide.

Un microbus local nous conduit jusqu’à Achao, pittoresque village sur une autre île qu’on rejoint une fois de plus à l’aide d’un ferry. Le soleil perce encore par moment entre deux pluies fines. On se balade le long du port et de la mer. Des vieux pêcheurs accrochent leurs barques à des conglomérats de polystyrène (??), des femmes étendent leur linge, le soleil se reflète sur l’eau, on se laisse bercer par le feulement des vagues, la brise marine, la quiétude de ce petit village qui nous semble si loin de tout. Sur la place, une autre jolie église en bois classée. Une messe y est donnée (on est dimanche), on entre discrètement… elle est très belle à l’intérieure, très lumineuse, toute de bois recouverte… et blindée de monde qui prie, on se casse.

On prend un autre bus pour rejoindre Dalcahué, autre village « sur les terres », de l’autre côté de la traversé en ferry. Une foire artisanale s’y tient le dimanche. Le port est magnifique, avec des pêcheurs sont en train d’écailler le contenu de leurs filets et le de le vendre directement aux passants, sans sortir de leur bateau. Des bateaux sont de toutes les couleurs, ravivées par un soleil qui fait à nouveau une belle percée. Les rues sont un peu en ébullition, toutes sorte d’artisanats sont proposés, mais aussi des liqueurs de coin (un peu risquées) et des ponchos en laine de mouton (un peu rêches). La liqueur la plus connue est la « licor de oro », est obtenue en mélangeant du lait, de l’alcool, du sucre, des clous de girofle, des citrons, du safran, des amandes amères, des gousses de vanille et une pincée de cannelle !

A notre retour à Castro, on se sent véritablement détendu, comme happés par la sérénité que dégagent les environs. Je me plonge à nouveau dans les légendes du coin. Mais on va quand même s’enfiler un bon vieux menu « hamburger frites coca » dans un café resto blindé du centre ville, histoire de pas trop se laisser dériver non plus.

La nuit tombe rapidement sur Castro, on va faire des emplettes au supermarché et on se prépare un bon casse-croûte pour le lendemain, avant se sombrer dans des rêves tripés, dans lesquels j’organise des concerts pour des êtres étranges dans des îles fantômes…


Lundi 9 août

Le réveil sonne à 6h45. Même pas mal. Ou peu. On se lève aussi vite que possible et on dégringole la colline jusqu’au Palafito hostel, où on a RV avec le fameux Wilki, dont Nico l’Ardéchois nous a parlé et qui semble haut en couleur. Dès son arrivée, on comprend : Wilki, c’est Che Guevara ! Son portrait craché. On va passer la journée à cheval avec le Che. Cool. Il nous invite à monter dans son pick-up pour rejoindre Cucao, à 1 heure de route de Castro.

Dans l’habitacle, ça se met vite à parler de pleins de trucs, ça fuse, ça parle musique, mode de vie, politique et nature… Wilki est un gars passionné et passionnant, qui s’occupe d’environ 25 chevaux dans les environs de Castro et qui donne des cours de théâtre et est diseur de contes dans des écoles du coin. C’est un dingue d’histoires et il a à cœur de perpétuer la tradition des anciens de transmission orale des légendes liées à Chiloé. Il nous en raconte quelques unes, comme celle du Cachafaz qui permet à celui qui n’a aucun don pour la musique de maitriser un instrument en suivant un rituel magique faisant apparaitre dans l’obscurité le Cahafaz, qui transmet le savoir musical. Il nous parle de groupes de rock d’Amérique latine à découvrir. Il est par ailleurs fan de Mike Patton et Mr Bungle ! Bref, le courant passe.

Je lui demande de nous donner ses sentiments sur la politique actuelle du pays, lui demandant s’il n’est pas triste que la droite soit repassée au pouvoir après 20 ans à gauche (qui suivait 16 ans de dictature avec Pinochet, de 1973 à 1989). Il me répond qu’il préfère ne pas en parler, que ça lui donne envie de pleurer, mais admet ne pas avoir été convaincu par le dernier gouvernement de gauche : « des intellectuels exilés en Europe pendant la dictature et souhaitant transformer le Chili en pays européen, en axant tout sur l’économie, sans prise en compte des individus, de notre histoire, de nos différences », il n’a donc pas voté pour la première fois de sa vie. Selon lui, Piñera, le nouveau président, sait gérer une entreprise et faire de l’argent (il l’a prouvé en devenant l’une des fortunes du pays), mais n’a aucune expérience dans la gestion politique et la direction d’une nation. Pour autant, Wilki pense que cette élection est une bonne chose, espérant qu’elle générera un électrochoc dans une classe politique de gauche trop sûre d’elle et un peu endormie sur ses 20 ans de pouvoir, où il y a eu ponctuellement de bonnes choses comme la présidence de Michèle Bachelet (au pouvoir de 2006 à 2009) à qui il porte un grand respect. Je lui explique la situation française qui est un peu comparable, avec une gauche pas convaincante et manquant cruellement de leader crédible face à une droite s’amusant en attendant à grignoter progressivement les droits sociaux acquis à la force d’années de luttes. Il me demande comment va Carla Bruni. Encore elle.

Toutes ces discussions n’ont pas lieu que dans la voiture bien sûr, on passe en fait toute la journée à échanger, suggérer, s’interroger l’un l’autre. Je traduis à Alice quand elle ne comprend pas, mais elle comprend globalement assez bien, même si elle a du mal à parler par elle-même.

La Cavalgata en elle-même est super agréable, malgré un temps très nuageux, voire un tantinet pluvieux. On enfourche nos montures à Cucao, de petits chevaux bien robustes avec des selles bien confortables, constituées d’une épaisse laine de mouton. Le cheval d’Alice est un peu pénible mais elle le mate, excellente cavalière qu’elle est. C’est moins mon cas, mais mon cheval est cool (un punk à crête) et je suis à l’aise. Après mon expérience de cavalier mongole, plus rien ne peut m’atteindre. On sort lentement du village bordant le lac Cucao, puis on traverse une prairie sablonneuse avant de débarquer sur l’immense plage, face à l’océan pacifique. Cette fois on est sur la côte ouest de Chiloé, c’est le vrai océan, avec l’Australie tout au bout. La marée est montante, le vent souffle fort et les vagues sont assez hautes. Wilki nous explique qu’il est interdit de se baigner ici, même en été, trop dangereux. On longe l’océan pendant un bon moment vers le nord, sur le sable ou sur des dunes un peu touffues donnant des points de vue sur la plage, mais aussi sur les montagnes boisées (cyprès et végétation sauvage) du grand parc national Chiloé à notre droite. Wilki se lamente de la déforestation dont ce dernier est la victime, notamment dû à l’installation de grandes lignes électriques sillonnant une nature jusqu’alors épargnée par l’empreinte de l’homme. Il se rappelle que lorsqu’il était enfant, cette partie de l’île n’était accessible qu’en bateau en traversant les lacs adjacents, ou à cheval. Une route en terre a été construite il y a 30 ans, et cela fait seulement 2 ans qu’elle est recouverte d’asphalte.

On met la nostalgie de côté, et on part au galop sur les dunes de sable. Sentiment grisant de liberté. La marée continue à monter par vagues successives. On arrive ainsi au bout de la plage, face à une petite montagne qui avance sur la mer. Le niveau est monté et on doit traverser l’eau pour rejoindre l’autre bord et grimper sur la montagne. Mais plus on avance dans la mer, plus on s’enfonce, et les vagues qui déferlent font peur aux chevaux. Wilki se retrouve les pieds dans l’eau, on ne voit plus les pattes de son cheval… il nous dit qu’on peut passer sans problème… avec de l’eau jusqu’au dessus des genoux ! On décide donc de faire marche arrière et on se trouve un petit coin tranquille entre montagne et dunes, protégés du vent par quelques arbres. On partage notre casse-croûte avec Wilki qui a oublié sa bouffe en partant un peu vite. Il nous raconte encore son adolescence sous Pinochet, l’esprit de révolte qui émanait alors de la jeunesse, les grands espoirs suscités par les élections démocratiques de 89. Il avait alors 17 ans. Il nous raconte un peu sa vie, nous parle de sa femme et sa fille, son projet de construire une maison « écologique », ses voyages et là où il a vécu : Bolivie, Pérou, Tierra del fuego… originaire de Chiloé, il a beaucoup voyagé sur le continent et fait pas mal de métiers. Je lui raconte un peu Lyon, et mes voyages à moi. Il trouve que l’un des seuls immenses avantages qu’offre la mondialisation est la possibilité de voyager, d’aller se balader de part le monde et partager ses expériences, comme on est en train de le faire. Wilki, c’est une belle rencontre.

Le retour est un peu long et pénible, avec la grisaille qui n’en finit pas et un vent qui s’immisce partout et nous frigorifie. Et puis à force, le dada, on a beau pérorer et faire le cavalier fier sur sa selle, ça fait mal au cul. Mais cette journée en compagnie de Wilki, seuls à cheval sur une plage paumée dans une ambiance de bout du monde, aura été d’une incommensurable richesse. Le Che nous raccompagne jusqu’à Castro dans son vieux pick-up, dont la vitre gauche un peu bringuebalante à l’aller cède carrément sur le retour. Il nous dépose au terminal de bus après mains remerciements, promesses de se recontacter, de s’envoyer par mail des noms de groupes à écouter.

Le bus s’éloigne de Castro, passe par Ancud, puis se laisse transporter par le ferry l’éloignant de cette archipel envoutant qu’est Chiloé, qui donne vraiment un goût de reviens-y. On sonne à la casa Margouya de Puerto Varas à 22h30. Marie nous ouvre avec un grand sourire (et quelques cernes laissés par l’énorme teuf la veille), on est de retour dans nos quartiers.


Mardi 10 août

Le réveil sonne (encore une fois) un peu tôt. C’est aujourd’hui qu’on se fait la traversée du lac Todos Los Santos. On a décidé d’attendre avant de s’y jeter, parce que ça ne vaut vraiment le coup que s’il fait beau temps, parait-il. Et c’est couvert.

On monte quand même dans le premier bus à destination de Petrohué, un poil après les cascades du même nom. Le village n’est quasiment composé que d’un hôtel 5 étoiles et d’un embarcadère. On prend place dans un grand catamaran de tourisme à 2 étages. On est seuls à l’intérieur. Avant l’arrivée de 4 bus bondés de personnes du troisième âge, de familles bourgeoises et de lycéens de sortie. L’embarcation est prise d’assauts et le calme laisse la place à brouhaha et bousculades.

Les nuages matinaux se sont fait la malle, et le soleil entame sa montée dans un ciel totalement dégagé. On voit parfaitement le volcan Osorno, qui culmine juste au dessus du lac du haut de ses 2660 mètres enneigés. Toutes les montagnes exhibent leurs versants bien verts, d’où surgissent quelques cascades, et leurs cimes bien blanches. L’eau est bleue verte et calme et miroitante. Le bateau commence la traversée. Un guide prend le micro et donne des détails (en espagnol et en anglais) sur le lac, son histoires, ses volcans, sa vie, son œuvre. On passe devant une île appartenant aux propriétaires de la compagnie, le gars nous présente leur maison, leur terrain, leur cimetière. A côté de ces informations inutiles, le spectacle est juste fascinant. Le lac, immense, est dominé par la cordillère des Andes, et gardé par 4 volcans, le dernier, El Tronador (3491m) ayant un versant chilien et l’autre argentin. Des lycéennes chiliennes (« qui me kiffent grave », dirait Raph) insistent pour être prises en photo avec nous.

Au bout de 2 heures de traversée, le catamaran s’arrime au port de Puella. Tous les passagers courent s’assoir dans un car qui les transporte jusqu’au village… 800 m plus loin. Soudain, ce petit bled charmant, paumé entre lacs et montagne, se transforme en parc d’attraction touristique : canopée, balades à cheval, restaurants chers… On essaye autant que possible de sortir de la meute, en marchant le long du sentier. Un gardien du parc national Vicente Pérez Rosales dans lequel on se trouve nous donne des infos sur les sentiers à parcourir, et nous conseille d’aller frapper à la porte d’une petite maison jaune, à deux pas, si on veut manger un menu pas cher en dehors du vacarme ambiant. On s’exécute. Une petite dame un peu âgée nous ouvre, l’air interrogateur. Je prends la parole : « nous sommes deux français et… » « Ah, vous venez de la part d’Angelica ! Entrez, vous êtes les bienvenus, je vais vous préparer à manger ! ». Euh… ok, on s’assoit à une table. Dans la petite pièce, l’équipage du bateau est déjà en train de déjeuner. On nous sert une bonne soupe de lentille, une salade de tomate, du bœuf, du riz, une salade de fruit, un café… le top. On ne paye quasi rien et la dueña nous inonde de sourires. En partant, elle nous rappelle de faire plein de bisous à Angelica de sa part : qui qu’elle soit, on la remercie bien !

Petite balade jusqu’à une cascade, avant de grimper un peu sur la montagne pour avoir une vue sur le lac, un peu à l’écart de la fourmilière. Alice est super contente de monter encore un sentier bien pentu, mais très peu de temps par contre. Il fait vraiment beau, on se sent bien, perdus entre les montagnes dans cet écrin ensoleillé avec vue sur un lac splendide, je me retrouve en T-shirt pour la première fois du voyage.

Le retour est ultra reposant, le catamaran traverse à nouveau les paysages de rêve avec un soleil un peu plus bas, éclairant différemment lac, sommets et cascades. Alice s’endort.

On arrive à temps à Petrohué pour monter dans le dernier bus en direction de Puerto Varas. "Cuando Te Conoci" d’Andrés Calamaro résonne dans les hauts-parleurs alors que le soleil rougeoyant se couche derrière le lac Llanquihue. A destination, on s’installe au Tronko’s autour de bonnes bières artisanales et d’une grande paella espagnole. On raconte Chiloé à Nico, Marie et Riche, qui sont contents qu’on aie rencontré leur pote Wilki, et qui nous font nous rendre compte de la chance qu’on a de voyager à un moment si paisible, avec si peu de touristes, et de pouvoir profiter d’une plage de Chiloé pour nous tout seuls par exemple. Ils nous conseillent aussi pour la suite, et sont plutôt encourageants. On se fait servir un bon Pisco (alcool local à base d’alcool, de jus de limon, de sucre et de blanc d’œuf), et la soirée prend fin à l’auberge, où on discute encore un moment avec Marie et une autre française qui vit ici, dans une ambiance détendue. Marie nous offre des pignons géants à faire bouillir (provenant d’un arbre du coin) et quelques piments. On se sent à la maison.


Mercredi 11 août

Encore ce satané réveil. On attend avec impatience la prochaine grasse mat. Surtout Alice avec sa légendaire bonne humeur du matin. On se prépare un petit déj avec les denrées qui nous restent, puis taxi jusqu’au terminal de bus. Toute la presse locale fait la une sur une nana de Puerto Varas recherchée depuis 42 jours (on a vu des affiches un peu partout depuis notre arrivée) et dont le corps a été retrouvé sans vie dans sa propre maison la veille, alors que son mari disait l’avoir vu sortir, et que les policiers enquêtaient depuis des semaines. Le mari devient le suspect n°1 de l’affaire. Bien sûr, je m’achète la presse et me passionne pour le dossier de 6 pages sur cette mystérieuse histoire, fait rare dans un bled aussi petit que Puerto Varas.

Le bus part. Dans quelques heures, nous seront en Argentine.

Mercredi 11 aoûtentre Puero Varas (Chili) et Bariloche (Argentine)

08 août 2010

Puerto Varas, à la croisée des tranquilles

Samedi 7 août - Castro

Avant d’avancer plus avant, encore une petite anecdote inquiétante vécue à Pucón, omise dans le précédent récit : le dernier soir, alors que nous rentrons à l’auberge, une voiture de la Policia est stationnée juste devant, gyrophares allumés. Deux agents en costume kaki se tiennent droits comme des i dehors, juste à côté de la porte d’entrée extérieure de notre chambre. Ils ne répondent pas à notre salut embarrassé. Quelques minutes passent dans la chambre. Je me risque à jeter un œil à l’accueil : trois personnes inconnues, civiles, qui semblent agacées de ma présence, me disent d’avancer plus loin. Alexis n’est pas là. Le feu est presque éteint, il fait sombre. L’un des hommes ouvre les placards de la pièce et scrute les étagères avec une lampe de poche. Je m’enfui à nouveau jusqu’à la chambre, sous l’œil torve du policier, dehors. J’y retourne 15 minutes plus tard : la voiture n’est plus là, ni les trois inconnus, et Alexis, derrière son comptoir, arbore son plus beau sourire de surfeur. Je lui demande ce qui s’est passé : « nada, nada ! », souriant. Je n’y avais plus repensé depuis, mais ça ne vous parait pas étrange, à vous ?

Mais revenons à nos moutons, plus au sud, du côté de la jolie Puerto Varas…


Jeudi 5 août

Puerto Varas. Dès notre arrivé, on est frappé par les nombreuses maisonnettes (d’architecture allemande, on l’apprendra par la suite) dont les façades joliment peintes sont constituées de multiples petites lattes de bois juxtaposées (un peu comme des tuiles), avec des toits en ardoise bien typiques. On se croirait un peu en Finlande. Les quelques rues qui constituent le centre ville sont agglutinées à proximité d’une grande baie portuaire, porte d’entrée de l’immense lac Llanquihue dont on ne distingue que les contours les plus proches avant de les perdre dans la brume. Une atmosphère de quiétude se dégage de ce qui semble être un sympathique village de pêcheurs, et on y ressent une forme d’authenticité qui faisait un peu défaut à Pucón. Le temps, lui, est plutôt au gris.

A la casa Margouya, petite auberge bien bab’ au 1er étage d’un bâtiment jouxtant le lac, Marie nous accueille chaleureusement. C’est une jeune française sympa qui gère le lieu avec son copain chilien Richie, pendant que Nico, l’ardéchois à l’origine du truc, s’occupe d’un pub à bières qu’il a ouvert la rue d’à côté. Pas cher et roots, avec une super petite cuisine équipée et une pièce centrale super agréable avec des tentures multicolores, une table, de la musique, un chien qui dort sur un fauteuil. Quand on explique à Marie qu’on compte descendre jusqu’à la terre de feu, elle fait une espèce de grimace que j’ai déjà vu… sur tous les visages des gens à qui on a parlé de notre itinéraire ! Rassurant.

Petite promenade sur une petite colline boisée dominant la ville et le lac. L’activité accrobranche y est possible… l’été. Des zizis de taille clairement exagérés sont griffonnés à la hâte sur des panneaux de signalétique en bois. Ça, c’est comme le Coca Cola, yen a vraiment partout, signature universelle d’une race humaine masculine définitivement portée sur son attribut de naissance. La redescente vers le centre nous permet de croiser encore de nombreuses maisons top classes, dont les toits sont irisés par une belle éclaircie.

Petite soirée cool à l’auberge, de lecture, de discussions, d’Internet et de quelques fruits.


Vendredi 6 août

Il a plu toute la nuit, mais le ciel semble un peu plus clément ce matin là. On se prépare un festin au petit déj à base de victuailles achetées la veille dans un supermarché : salade de fruits frais, yaourts, café, œufs brouillés au fromage, jus d’orange pressé… avant de se diriger vers la rue d’où partent les micro-bus en vers les alentours. Direction les fameux Saltos de Petrohue, sur une rivière idéale pour faire du rafting… l’été. Le spot, à 1h30 de route, vaut vraiment le coup d’œil : de magnifiques cascades coulant puissamment le long d’étroites gorges et se déversant dans des cuvettes d’eau bleu turquoise. On peut admirer ce paysage spectaculaire depuis des petites passerelles construites juste au dessus. Et on ne s’en prive pas.

On reprend un bus jusqu’au départ du sentier « le solitario » sensé courir sur 6 km en contrebas du volcan Osorno, et traversant différents types de paysages. On commence par 2 km environ de forêt, le chemin monte un peu mais pas trop, plutôt agréable. Et soudain on se retrouve à l’air libre, plus de sentier, plus rien. De larges travées de sable noir et de roches volcaniques sillonnent un paysage aride essentiellement composé de grosses pierres recouvertes de mousse vert clair. On se décide à suivre une travée noire qui semble grimper vers le volcan… jusqu’à ce qu’elle rejoigne une autre travée et que le paysage nous semble suffisamment hostile et sujet à se perdre pour rebrousser chemin, en suivant nos traces de pas dans le terrain sablonneux noir pour être sûr de retrouver le sentier en sens inverse !

Dans le bus retour pour Puerto Varas, il se met à pleuvoir dru dehors. Abba se met à résonner dans les enceintes du véhicule. L’averse passe, un rayon de soleil irise le lac et un arc-en ciel apparait. Comme par hasard. Merci Abba.

En ville, on essaye de voir les possibilités dans le coin et de prévoir la suite. Plein de trucs à faire, mais la météo des jours à venir ne semble pas s‘y prêter, on décide donc de partir passer quelques jours sur l’île de Chiloé (un peu au sud, sur l’océan pacifique) avant de revenir dans le coin profiter des lacs et des sommets volcaniques, dont on n’a pu pour l’instant que deviner la présence derrière un épais plafond nuageux.

Tous les chiliens que nous rencontrons ici, de l’office de tourisme aux agences de voyages en passant par les serveurs de cafés et les passants, passent beaucoup de temps à nous aider avec une gentillesse rare, essayant de répondre à chaque question avec précision, nous écrivant toutes les infos sur des feuilles de papier, nous recommandant des amis à contacter à différents endroit. Dans la rue, les voitures s’arrêtent pour nous laisser passer aux clous et les conducteurs nous font un signe de la main avec un grand sourire. Dans les bus, tout le monde se salue chaleureusement et les chauffeurs font des crochets de plusieurs centaines de mètres dans des petites rues en terre pour déposer des usagers juste devant chez eux. N’importe qui peut monter et descendre n’importe quand. La vie s’écoule paisiblement ici, et on sent une belle humanité, des gens qui prennent soin les uns des autres. Une jolie leçon de vie. Seul étrangeté, commune avec les boliviens : ils mangent tous des glaces à longueur de journée, en plein hiver. Pourquoi pas.

A la casa Margouya, Marie et Richie ont la belle vie (pardon, pas pu m’empêcher... ah non merde c'était Ricky). Ils se préparent du bon boudin poêlé dont le fumet nous donne l’eau à la bouche. On mange finalement des filets de saumon trop cuits baignant dans une sauce trop grasse à base de crème, d’huile et de fromage ! On finit par une bonne bière artisanale au Tronkos, le pub de Nico l’Ardéchois, chevelu, barbu, LE gars cool des magazines, qui a tout lâché il y a 10 ans pour venir accueillir le monde dans ce havre de paix et lui faire goûter sa bière. Une bière exceptionnelle par ailleurs, à la belle amertume teintée de miel. On rentre dans une auberge vide, tout le monde est sorti faire la fête (il faut dire qu’on est les seuls hôtes du moment !). On se sent un peu comme chez nous ici.


Samedi 7 août

Le bus pour Chiloé part à 9h15 de l’autre bout de la ville, on est à l’heure. Il fait assez beau, mais des nuages menacent encore. Le temps est très changeant dans cette région des lacs. Le bus s’enfonce vite dans une brume compacte, avant de ressurgir en plein soleil puis de se prendre une nouvelle radée ! Les merveilles de la technologie nous permettent d’écouter sur l’iPod le dernier album d’Arcade Fire, "The Suburbs", sorti il y a à peine quelques jours. Un ferry fait traverser au bus le détroit pour atteindre l’île de Chiloé. Le paysage y est assez magique, beaucoup de plus petites îles accrochées, de brume, d’où surgissent de petites maisons espacées et quelques troupeaux. On se laisse bercer par "Harrowdown Hill" de Thom Yorke ou "Weeping Willow" de Sebastien Schuller, qui collent parfaitement avec le paysage.

Samedi 7 août - Entre Puerto Varas et Castro (île de Chiloé)

06 août 2010

Bienvenue à Twin Peaks...

Jeudi 5 aoûtPuerto Varas

J’écris ces lignes d’une auberge ouaouach à la française (Tryo et Manu Chao dans les esgourdes… et pourtant on s’y sent bien !) de Puerto Varas, dans la région des lacs, au nord de la Patagonie… mais globalement très au sud quand même. On est à environ 800 km de Santiago, et on continue à s’enfoncer dans l’hiver la tête haute, sans douter de rien, le cerveau déconnecté pour mieux servir la juste cause, le digne objectif : aller au bout du monde. Mais on y va par étape, hein. Et voici la première, à l’ombre du volcan Villarrica…

PS : les premières photos sont uploadées ICI


Lundi 2 août

Toujours dans le bus, direction Pucón. 11h de bus, ça fait long, une journée entière. Juste derrière nous, une voix à la Gollum du seigneur des anneaux (très rauque et sifflante, à peine perceptible) nous fait régulièrement frémir. Le plus flippant est la révélation finale, on sortir du bus : elle provenait d’un jeune dans les 25 ans.

Arrivée de nuit dans une gare routière quasi désaffectée. Pucón est une petite ville très touristique en été, prisée pour ses multiples activités sportives (canyoning, rafting, alpinisme, kayak,...), entourée de grands lacs, de jolis parcs nationaux et de 3 volcans, dont le Villarrica, toujours en activité, qui menace de se réveiller à chaque instant (dernier réveil en 1971). Plutôt que de stresser, les habitants ont plutôt fait construire de nombreuses stations thermales pour profiter de cette chaleur venant des profondeurs. Le guide est encourageant : « si vous entendez la sirène annonçant une éruption, fuyez ! ». Peinard.

Taxi. La ville est désespérément calme. Le chauffeur nous montre l’hôtel de luxe de la ville (un grand chalet en bois bien stylé), et puis le casino. Il nous a regardés ? On se fait déposer au refugio Peninsula, un peu excentré. C’est une auberge en bois, un feu de cheminée chauffe le salon d’accueil, un chat (« Juanito ») se prélasse sur le canapé en face. Un jeune nous accueille, Alexis, cheveux un peu long, look de surfer, souriant, très cool. Notre piaule ressemble à une chambre de chalet, cosy.

Petite soupe d’orange et topinambour et raviolis maison dans un resto du centre ville, ce dernier se limitant à une rue (« O Higgins »), peu fréquentée par ailleurs. Les seuls à se risquer dehors sont les nombreux chiens errants qui fouillent les poubelles et aboient passants et véhicules, quémandant une caresse ou morceau à rogner. Le vent s’est levé, froid et puissant. La ville laisse une impression étrange, perdue entre forêts et montagnes, avec ses chalets classieux et ses magasins huppés. Un mélange entre Megève et Twin Peaks. On file s’emmitoufler dans nos couettes et couvertures.


Mardi 3 août

Lever un peu tardif après une nuit de bon sommeil, malgré la force du vent qui est allé jusqu’à ouvrir la fenêtre de la chambre en pleine nuit ! Alexis nous prépare un petit déj copieux. Une famille part de l’auberge, on est seuls à présent. Dehors il fait grand soleil, le ciel est totalement dégagé, laissant admirer le volcan fumant à proximité, entièrement recouvert de neige. On longe le lac qui borde la ville. Mais le vent glacial souffle plus encore que la veille, atteignant des pics à 70 km/h ralentissant notre marche… on pense à Plak qui serait emporté depuis longtemps.

Un bus local nous emmène jusqu’à un sentier à 20 km de Pucón, à proximité des Ojos de Caburgua, vendues comme de très belles chutes d’eau. On se promène toute l’après-midi dans différents sentiers pour aller dénicher les quelques cascades des environs, effectivement très belles. Une cascade c’est toujours joli, et le son qu’elle produit plus reposant encore. Celles-ci sont dans un environnement naturel particulièrement agréable, petites rivières perdues dans la forêt, entourées de pâturages de moutons et de cabanons en bois servant de domicile aux quelques paysans du coin, au creux des montagnes. On est un peu en Suisse. Heureusement le volcan est là pour nous rappeler à la réalité. On se sent vraiment mieux qu’à Santiago ici, et le soleil nous fait un bien fou, malgré le froid et le vent, qui s’adoucit par moments.

Petit détour par la playa negra du joli lac Caburgua, tout entouré de montagnes, avant de faire machine arrière jusqu’à Pucón. Dans les bus, tout le monde se dit bonjour, se sourit, les chiliens sont vraiment amènes et serviables, c’est agréable. En ville on se réchauffe avec un bon chocolat chaud (fait avec une vraie barre de chocolat noir diluée dans du lait chaud), puis des pizzas locales bien garnies. Manque plus qu’un petit épisode de True Blood (complètement psychédélique) au fond de la couette, et le sommeil nous rattrape vers 21h30.


Mercredi 4 août

Le réveil sonne à 7h15, nous partons aujourd’hui pour le parc Huerquehue, à 30 km de la ville. Le bus nous y dépose vers 9h30, nous sommes accompagné d’une française et de 2 hollandaises. Le principe est simple : grimper le long d’un sentier jusqu’en haut de la montagne où se trouvent 3 lacs gelés, et trouver ça joli. On a loué des raquettes à une agence tenue par des français. Enfin un français et des étudiants stagiaires : ici une fille de Lille et un gars de Chambéry. On part donc équipés. Le chemin commence par un sentier de forêt longeant un premier lac. 2km plus loin, on entre véritablement dans le parc et l’ascension commence. Plus le chemin grimpe, plus la neige se fait dense, mais on n’enfile nos raquettes que sur le dernier tronçon, où il y a bien 1m de neige ! La grimpette est jalonnée de magnifiques cascades gelées en partie, et de points de vues exceptionnels sur le premier lac, la vallée, et toujours le volcan enneigé au loin. L’ascension dure bien 2h et demi, avec 500m de dénivelé sur 5km. On s’emmêle un peu dans les raquettes, la fatigue se fait sentir. Parfois des rafales de vent font bruisser les arbres et dégringoler des branches. Alice aborde l’épreuve avec courage, et à part un petit « Là j’en peux plus, j’ai envie de pleurer » quelques mètres avant l’arrivée, elle fait preuve d’un sang-froid étonnant !

En haut, la vue du lago Chico est salvatrice : un beau lac gelé qui se liquéfie au bord afin d’achalander de l’eau jusqu’à la petite rivière qui serpente jusqu’en bas de la montagne. C’est vraiment joli… mais on n’est plus à l’abri du vent, et son souffle glacial nous transperce jusqu’aux os ! On se vautre à même la neige pour grignoter un casse-croûte qu’on s’était préparé après avoir fait des courses au supermarché du coin. Mais nos mains gèlent en quelques secondes, et on s’engouffre tout ce qu’on peu en un temps record pour ne pas être frigorifié. On décide de ne pas aller plus loin, il fait trop froid avec des bourrasques gelées, et il n’y a plus aucune trace dans les 2m de neige qui ensevelissent le chemin des lacs. Pas le temps d’en profiter donc, et demi-tour dans le sentier neigeux à flanc de montagne. En descendant on croise les 3 filles qui n’en peuvent plus non plus. La descente est plus rapide. Un peu casse gueule et glissante, mais plus rapide. Et surtout à l’abri du vent.

Le long du premier petit sentier forestier final, on se débusque un spot de rêve, avec un long banc en bois qui fait face au soleil, et l’eau du lac qui scintille juste en dessous. Petite sieste magique, véritable repos libérateur, avec les rayons du soleil qui viennent réchauffer nos visages, dans un calme absolu où on n’entend que le bruissement des bambous de la forêt et les clapotis des vaguelettes créés par le vent sur l’étendue d’eau. Un instant, on se croirait presque au printemps…

Retour en ville par le dernier bus de 17h10, rencontre avec des suisses sympas. Ils nous disent qu’on est un peu fou d’aller vers le sud, qu’eux n’iront pas plus loin ! Et nous font remarquer qu’on est déjà au sud de l’Afrique du Sud… Ah merde c’est vrai. De toute façon on a décidé de continuer… au moins encore un peu ! On s’est fait à l’idée : ici, c’est l’hiver, le vrai. Mais il y a des belles choses à faire en hiver non ? On ne va pas baisser les bras. Et puis on est quand même en vacances et bien décidés à en profiter. Et puis on est des warriors, on n’a peur de rien. Hum.

Arrivés en ville, on retourne au resto du premier soir, poulet sauce roquefort, saumon et cannellonis d’épinards avec un thé à la mente bien chaud. Avant de se jeter sous la couette et s’endormir une fois encore avant 22h…


Jeudi 5 août

Réveil à 6h30, bonne douche chaude, empaquetage des affaires. On the road again. Un bus nous emmène aujourd’hui jusqu’à Puerto Varas. Un peu plus au sud. Merde, il se met à pleuvoir.

Jeudi 5 aoûtEntre Pucón et Puerto Varas / 10h52

03 août 2010

Premiers pas Chiliens, premières galères…

Lundi 2 aoûtSantiago de Chile

Une année a encore passé.
Une année à mille à l’heure, intense, course infernale avec le temps, stressante et jubilatoire.
Une année comète, d’ivresses et de désillusions, de tensions et de lâchers prises.
Une année de plus aux côtés d’Alice, une présence à mes côtés si pleine de sens, plus que jamais une évidence.
La dernière année aux côtés de Gripoil, fidèle destriers mort au champ d’honneur (l’autoroute A7) quelques jours avant le grand départ.
Une année de vie, d’amitiés, d'instants, d’envies, de projets, de connections…

Et puis un nouveau départ à deux, une nouvelle échappée belle en Amérique du Sud, ouvrant une parenthèse dans le flot imperturbable du quotidien. Après Bolivie et Pérou, destination le Chili, terre de tous les contrastes naturels, fine bande terrestre s’étendant sur 4300 km du nord au sud, longeant l’océan pacifique à l’Ouest et la cordillère des Andes (frontière naturelle avec l’Argentine) à l’Est.
Un nouveau départ des plus… tumultueux.


Vendredi 30 juillet

Notre vol aller est à direction de Santiago de Chile avec une escale à Madrid, décollage prévu 20h40. Il est 2 heures de moins quand ma mère nous dépose à l’aéroport. Les jours précédents ont été sous haute tension, entre nombreux mails professionnels à traiter, décisions à prendre pour les concerts de l’automne pas encore ou mal bouclés, achats de dernière minute, préparations de sacs et gestion de la carcasse de Gripoil (reposant dans un garage viennois). J’ai du mal à me détendre, les vacances me semblent loin encore !

On apprend par hasard que le vol a été avancé à 20h15. Ouf, on avait trop d’avance, c’était stressant. File d’attente au comptoir B16. L’hôtesse d'Ibéria qui doit checker nos billets électroniques semble rencontrer quelques soucis, sûrement rien de grave.

Il est maintenant 19h45, ça fait pas loin d’une heure que Saloa (on a fini par sympathiser), aidée par ses amies spécialistes de l’obsolète logiciel, s’entête à chercher la faille, la ligne de code magique (genre « BR30JULIB3858FILLION23BRK ») nous donnant le droit d’embarquer. Je me dis que je porte vraiment la poisse. On est bons derniers, un talkie leur demande de fermer le vol et de procéder à l’embarquement. Tiens, Sylvain Charrel (pote de collège) et sa douce nous disent bonjour d’un air agacé, leur vol en direction des Canaries est reporté au lendemain. « Yihiii, ouais ! » Cris de joie soudains de la brune et la blonde, qui semblent avoir remporté le combat. Un gros ouf de notre part aussi, on n’y croyait plus. Les bagages sont envoyés sur la piste, et nous dans la salle d’embarquement via le sas de contrôle sécurité, où le gars nous fait croire que le vol est parti sans nous. Finalement l’avion a raté sa fenêtre d’envol (ah bon ?) et le décollage est reporté !

On est quand même presque à l’heure à Madrid et la correspondance se déroule sans souci. La traversée de l’Atlantique dure une douzaine d’heure. La bouffe n’est pas bonne, les hôtesses pas sympas, mais ça ne nous empêche pas de dormir.


Samedi 31 juillet

7h du matin. L’avion atterrit dans un épais brouillard. Les portes s’ouvrent : plus besoin d’autre preuve, on est en plein hiver ! On s’emmitoufle dans nos manteaux dès la récupération de nos sacs de voyage, et on se fraie un passage entre les taximen. Un bus nous conduit en direction du centre. Il fait froid et gris, on peine à voir autre chose que le bord de route derrière la brume. Un français nous conseille de descendre à Estacion Central, on s’exécute. Premiers pas à Santiago à l’aide du Lonely, toujours bien complice lors d'une arrivée à tâtons. Traversée d’une grande avenue bruyante et de quelques ruelles peu fréquentées dans le barrio Brasil, où on élit domicile dans le repère à voyageurs « Hostelling International ».

Une fois arrimés et délestés de nos fardeaux, on part à pieds à la découverte de Santiago de Chile, pour une balade qui va durer toute la journée. Le soleil a fini par se lever et scintille par delà la persistante couche de pollution qui enveloppe la ville. Une ville qui ne brille pas , elle, par une incommensurable beauté : successions de grandes avenues et de bâtiments sans aucune cohérence, du très ancien au très moderne, dans tous les styles, pour le meilleur et pour le pire. Quelques rares quartiers conservent un certain charme, avec des bâtiments bas aux couleurs changeantes et vives, mais les enfilades de façades ne sont généralement pas très heureuses, allant jusqu’à jouxter une petite demeure en pierre de type moyenâgeuse à un immense building couleur crème dans le plus pur style « modern art » des années 70 ! De ça de là, on voit quelques bâtiments délabrés, souvenir du séisme de 8,2° sur l’échelle de Richter qui avait sévi ici même il y a 5 mois. Mais le tremblement ne semble pas avoir détruit de quartier entier de la ville et ses conséquences restent étonnement discrètes.

Il y a plus de vie dans les quelques rues pavées et commerçantes du centre. La Plaza de Armas, entourée d’une grande cathédrale et autres bâtiments officiels et musée, est le théâtre d’une manifestation contre une nouvelle loi anti-terroriste visant les « Mapuches », seule véritable minorité au Chili. Les chiliens ont globalement un style assez latin, assez peu typé comparé aux Boliviens de l’Altiplano. Ils sont habillés plutôt normalement, sans trop en faire. Je remarque pour ma part une bonne proportion de bons vieux métalleux barbus aux T-shirts Helloween et Iron Maiden. Tiens, une affiche de Depeche Mode, ils jouent à Santiago ce soir… ça va pas la tête, hors de question d’aller voir ce groupe faisandé.

On croise un nombre impressionnant de chiens, se promenant dans leur petit pull pour l’hiver. A voir les nombreuses publicités pour compagnons canins et les statues à leur effigie, on comprend la place centrale qu’ils tiennent ici ! Par ailleurs il n'y a pas une rue sans panneau JCDecaux… tout est normal.

Des « étudiants » édentés d'une quarantaine d'années cherchent à nous vendre des poèmes photocopiés de Pablo Neruda à l’entrée du Cerro Santa Lucia, qui s’élève de quelques centaines de mètres au dessus du centre ville. Du haut de ce perchoir, on a une vue sur toute la ville, et on se rend compte que la première impression était la bonne : c’est une grande capitale plutôt dénuée de charme et très polluée. On peine même à voir se dessiner les contours enneigés de la majestueuse cordillère des Andes, trônant bien au dessus des buildings.

Autre promontoire prisé, le Cerro San Cristobal, haute colline très allongée, en haut de laquelle est érigée une statue de la vierge Marie de 14m. On y monte par un funiculaire ultra pentu et flippant. J’allume un cierge en l’honneur de Gripoil. Le nuage de pollution empêche de voir très loin, et les montagnes s’y sont perdues depuis longtemps.

Quartier Lastarria, plutôt huppé, balisé de cafés branchouilles et de bons restos. On est sonné par le décalage horaire. Une grande blonde tenant un micro s’approche de moi avec un caméraman et me demandent si j’accepterai de répondre à une question devant la caméra. « Euh… si, si ». La question : « Comment faite vous pour préparer une nuit de sexe ? ». Bien sûr, je suis à la rue, et bien sûr j’en chie pour baragouiner en espagnol… mais le résultat est ici : www.sexycam.cl !

Dans un bar, on se détend autour d’un verre de délicieux vin chilien qui nous revigore. Diner au resto le Patagonia, truite arc-en-ciel et l’une des meilleures viandes de bœuf qui m'a été donné de gouter, arrosée de… délicieux vin chilien. Merde, on est en vacances. Carla Bruni en fond sonore… on ne va peut-être pas s’éterniser.

Retour à la guest house en metro. On s’endort comme des briques.


Dimanche 1er août

Réveil vers 5h30 du matin… j’arrive finalement à me rendormir de 7h à 10h. Petit déj animé dans la salle à manger, ça parle surtout anglais. Je me connecte sur Internet pour faire un point sur les éventuelles suites à donner au voyage. En me connectant sur le site de LAN (compagnie aérienne Chilienne), et après maintes recherches, je me rends à la triste conclusion qu’il n’y a plus un seul vol disponible pour l’île de Pâques de tout le mois d’août ! On est vraiment dégouté. J’avais entendu dire qu’il n’y avait aucun problème pour trouver des vols, et que c’était moins cher sur place… et non, envolé le beau rêve, on ne tapera pas le carton avec les Moaï cette année. Sic.

Dehors il fait tout gris. Et froid. Dans le Lonely Planet, beaucoup de destinations ne sont pas conseillées l’hiver, plutôt celles du sud, celles où on avait prévu de se rendre hormis l’île de Pâques. L’espace d’un instant, on se demande avec Alice si on n’aurait pas meilleur compte à prendre le premier vol pour le Costa Rica pour rejoindre nos potes Elo et Béni qui y ont ouvert une guest-house bien pépère, sur fond de pêche et de surf ! Ok, je n’aime pas pêcher et ne sais pas surfer.

On se décide quand même à mettre le nez dehors. Centre ville. Dimanche. Pas grand monde dans les rues, il pleut à flots, c’est tristoune. On essaye de positiver, on est en vacances, on est tous les deux ensemble, on va découvrir des endroits merveilleux , on s’aime… mais n’empêche, pas si facile avec cette pluie battante dans cette grande ville sans soleil qu’on ne porte déjà plus dans nos cœurs.

Détour pédestre par le mercado central, grand marché aux poissons qui foisonnent sur les étals de glace. Il y en a de toutes les tailles, toutes les formes, toutes les couleurs, toutes les (fortes) odeurs, sans parler des variétés de coquillages et autres crustacés. Promenade sur les rives du rio mapocho, longeant des cabanons de vente de fleurs et de fruits. La pluie redouble d’intensité et on se réfugie dans un bistro du quartier bellas artes. On y prend un en-cas et un bon expresso, et puis on potasse le guide à la recherche d’une porte de sortie. On ne se laissera pas impressionner, on décide de partir vers le sud, et puis on verra bien ! On se rend en metro jusqu’à une grande gare routière où on achète nos tickets pour Pucòn, à 10h de bus au sud de Santiago.

De retour à la guest house, on décide d’y dîner un « menu du jour » (salade, pâtes, fruit), et un « menu chilien du jour » (la même avec une soupe de fayots - Porotos - à la place des pâtes, 2 fois moins chers). Pour les bons intestins, avaient-ils prévenu. Moi, peur de rien, je m’y suis jeté. Pauvre Alice.


Lundi 2 août

Réveil dans le gaz (hum), vers 6h45, après de nombreux micro réveils à partir de 3h. Encore un matin brumeux. Petit déjeuner dans un petit établissement de la gare routière, et le bus part à l’heure prévue, 8h30. Direction plein sud. Rapidement le soleil fait son apparition, ainsi que la magnifique cordillère des Andes sur notre gauche, les champs verdoyants, les petites maisonnettes jaunes, roses, les troupeaux de chevaux…

La route est bonne, le personnel du bus aux petits soins, et le ciel d’un bleu magnifique. On traverse divers paysages, champs, forêts, collines, avec toujours ces dentelles blanches qui se détachent à l’Est. Grignotage dans les gares routières traversées, beignets de fruits et sandwiches. Et puis de l'excellente musique en bande son pour couvrir le bruit de la télé : Get Well Soon, Arcade Fire, Queens of a Stone Age ou Vampire Week-end subliment les paysages baignés d’un soleil maintenant souverain. Et des regards tendres avec mon amoureuse. On est heureux d’être ensemble dans cette nouvelle aventure, de nouveau certains des bons moments à venir. A l’instant où j’écris, elle vient d’ailleurs de réagir : « Pfoouu, yen a marre ! Ca commence à être vraiment long le bus ! ». Ce que je disais.

Lundi 2 aoûtEntre Santiago de Chile et Pucon / 16h45

01 novembre 2009

Cauchemar…

Dimanche 1er novembreLyon / Transbordeur

Dernières lignes ? Comme d’habitude, j’ai parlé un peu vite. Trop de confiance, on se sent déjà un peu rentré, on baisse la garde… et là c’est le drame. LA DEad galère n’avait pas encore surgit, elle est belle et bien là. Du temps s'est passé depuis cette mésaventure... on est déjà début novembre, et je me rends compte que je n'ai jamais mis en ligne ce retour roc(k)ambolesque. Il y a prescription sur les faits, on arrive même à en rire à présent, il est donc bien temps d'envoyer le bousin à la face du monde (et puis je suis dans les loges du Transbo, concert de Groundation -reggae-, autant dire que je n'ai pas grand chose d'autre à faire) !! Retour sur un cauchemar dont on se serait bien passé.

Vendredi 28 août

On sort du Banais Café pour se rendre au Pot Colonial pour un "dernier" dîner. Notre resto. On s’y sent comme chez nous. Je sors les papiers de vol et les passeports pour étudier les horaires, les temps de vol et de connexions, se projeter au lendemain. Les plats arrivent : cannellonis aux épinards et truite à la tomate. On est vraiment détendus, contents de rentrer après un mois si riche en nouveautés, rencontres et émerveillements. De retour à l’hôtel, j’upload les dernières photos sur Facebook. Lilice s’endort rapidement, moi pas, j’ai du mal à trouver le sommeil et m’endors vers 1h30.

Samedi 29 août

4h00. Le réveil sonne. Et hop à la douche, on se dépêche, un taxi doit nous prendre à 4h30 devant l’hôtel.

4h23. On est prêt. Dernier coup d’œil dans la chambre. Dernières vérifications… je tâte mes poches pour vérifier que j’ai bien mon portefeuille, mon téléphone, les passeports…. putain cette poche la est vide. Mon cœur s’arrête. Je réfléchi à toute vitesse, en blêmissant… les passeports… non c’est pas vrai… hier soir au restaurant… je revoie les plats qui arrivent… je dépose à ce moment là les passeports et la feuille de vol sur la chaise à côté de moi pour faire de la place… je ne me revois pas les reprendre… NON c’est pas vrai. J’en parle à Alice, qui me jette un regard d’une noirceur qui met à terre. Je n’arrive pas à y croire, j’ai envie de me frapper, de revenir en arrière, de me réveiller, ça ne peut être qu’un cauchemar. La veille du départ, comme il y a 3 ans à Pékin. C’est une malédiction. Je craque complètement. Alice ne parle plus. Elle est au réveil, et en plus je lui annonce ça. Je m’en veux à mort, j’en chiale. Je ne me fais guère de souci pour les passeports, je pense qu’on va les retrouver (et encore, rien n’est moins sûr). Mais le Pot Colonial n’ouvre pas avant 9h, et le vol est à 6h55. On est foutu. J’explique la situation au comptoir de l’hôtel. Les gars sont vraiment désolés, mais ils ne peuvent évidemment rien faire. Ils nous disent d’aller quand même à l’aéroport avec nos photocopies de passeports, sait-on jamais, et nous disent qu’ils nous enverront nos originaux s’ils les retrouvent. On n’y croit pas, mais on n’a vraiment que ça à tenter. Le taxi est là.

5h00. Arrivée à l’aéroport. Le comptoir d’American Airlines est déjà blindé de gens. J’explique notre situation à une hôtesse d’accueil, qui l’explique à une autre, qui se renseigne. On ne peut pas prendre le vol, ça c’est sûr. Je demande si on peut changer de vol. L’hôtesse regarde, l’air sceptique. On retient notre souffle. Et finalement le couperet tombe : « Nous sommes en haute saison. Il n’y a malheureusement pas de place dans nos vols avant le...... 15 septembre » !! Arghghgloup. Pas drôle. Pas drôle du tout. Elle finit par dire qu’il reste éventuellement des places dans le vol du lendemain, au départ de Santa Cruz (à 20h de bus), mais que ça nous couterai, en comptant le prix du changement..... 3300 $ chacun !!! Complètement barjot. On est anéanti. Alice me mitraille du regard. Elle est sensée bosser lundi matin. Si elle rate 2 semaines de travail, ça va coûter encore beaucoup plus cher. L’étau se resserre sur mon cœur, on se sent emprisonné ici, sans aucune possibilité de sortie. C’est la merde, la vraie. La DEad galère avec un grand D.

5h20. Le taxi nous a attendus sur le parking avec nos sacs, on le reprend dans l’autre sens. On se sent impuissant. De retour dans notre chambre du Sagarnaga, impossible de trouver le sommeil. Je refais le match dans ma tête, je voudrai remonter le temps et récupérer ces putains de passeports. Ou bien me réveiller. Je garde dans un coin la possibilité que ce ne soit qu’un (très mauvais) rêve. Ca me parait tellement improbable d’être aussi con. Je ne me suis pas senti aussi mal depuis très longtemps.

6h30. Le sommeil me rattrape et je rêve d’avions qui décollent et d’horaires… mais tout semble se résoudre dans la paix du sommeil, et je me détends vraiment. Le réveil, vers 9h, est brutal. Tout me revient soudainement, et ça me fait l’effet d’un uppercut dans le ventre. On est coincé ici, on n’a aucune solution pour rentrer. L’horreur. Le cauchemar continue. Je croise encore une fois le regard d’Alice, qui en dit long lui aussi sur son état d’esprit. Mes tentatives de réconfort et de positivisme semblent vaines.

9h07. On sort de la chambre pour aller frapper à la porte du Pot Colonial (à quelques dizaines de mètres à peine de l’hôtel), encore close. Le gars m’ouvre, j’explique l’oubli de passeports, il a l’air étonné… demande à un jeune, étonné lui aussi… à une femme… ah oui, elle a rangé quelque chose sous le comptoir… c’est bien ça, j’ai les passeports en mains ! Pfffff. Le gars est vraiment désolé pour nous lui aussi. D’autant plus qu’il m'avoue avoir dormi dans le resto : si j’avais frappé fort, il se serait réveillé en pleine nuit ! Je me rappelle y avoir pensé, mais m’être dit que ça serait vain. Re-Aaaargh. Dès que je redescends avec les passeports en main, Alice me les prends pour ne plus me les rendre. Il serait malaisé pour moi d’insister.

9h17. En descendant la rue Sagarnaga, on tombe sur… Marc ! Sourires (un peu forcés pour nous), il nous demande comment ça va. Moyen ! On lui raconte, il hallucine, ça le fait quand même bien marrer. Et nous aussi un poil, on arrive à en sourire quelques instants pour la première fois. Partager notre galère avec une tête connue et appréciée nous détend et nous fait du bien, mine de rien. Quelqu'un le tanne de monter dans une jeep qui l’attend (il semble partir pour un trek en vélo), pas plus de temps pour papoter, dommage.

9h40. Café (Alice) et Maté de Coca (moi… il parait que ça détend) au Banais Café. On se dit qu’on ferait mieux de regarder les possibilités de rentrer à Lyon par d’autres compagnies qu’AA (American Airlines), et qu’on fera notre possible pour trouver un truc pour se faire rembourser en France, sans trop y croire. On n’a plus le choix, on sait déjà que cette connerie va nous coûter cher, et le sentiment d’être bloqué ici est tout sauf agréable. Je profite du Wi-Fi du lieu et de mon mini-PC (ultra pratique tout le long du voyage) pour faire des recherches de vols en partance le lendemain. La Paz - Lyon via Santiago de Chile et Madrid, avec LAN (compagnie Chilienne) = 1260 € / personne. La Paz – Paris via Santa Cruz (Bolivie) et Madrid, avec Aerosur (compagnie bolivienne) = 990 € / personne. On appelle nos mères, pour les prévenir, et puis les mamans ça rassure, et c’est toujours de bon conseil. Ou pas d’ailleurs, mais ça fait toujours plaisir de leur parler. On se décide à prendre la deuxième option, de toute façon il faut bien rentrer. Ca n’est qu’une boulette à 2000 €, rien de plus. Hum. On passe par le site Terminal A, moins cher que les autres. Celui par lequel on avait pris les Allers-retours les moins chers pour la Bolivie, et qui nous avait renvoyé un mail pour annuler, sans qu’on comprenne trop pourquoi. Mais bon on le tente. Validation des horaires, feuille de vol, payement ok, e-mail de confirmation. Ouf, on a notre porte de sortie. Couteuse, mais on va pouvoir partir.

11h30. Resto Angelo Colonial. Pas loin du Pot Colonial, mais on ne veut plus y aller. Ambiance feutrée, tableaux et bougeoirs d’époques, armes à feu et épées accrochées aux murs. Lasagnes, et poulet sauce au vin. Nos ventres ne vont toujours pas fort, et le stress n’a rien du arranger. On commence à se détendre un tout petit peu, on sait qu’on va partir le lendemain, que ce n’est, au final, qu’une histoire d’argent. De beaucoup d’argent soit, mais on essaye de relativiser. On est tous les deux en vie, bien, il n’y a rien de grave en soi. Il faut dire que les verres de vin commandés aident à relativiser. Un peu.

12h45. Retour à la chambre d’hôtel. On veut se reposer un peu. Je vérifie une dernière fois mes mails avant d’aller au lit… un mail d’une certaine Virginie de Terminal A m’explique que « pour des raisons de sécurité », il est impossible de réserver nos places !! Le cauchemar continue. On décide d’aller directement au bureau d’Aerosur, la compagnie aérienne.

13h30. Le bureau d’Aerosur est fermé. Ne rouvre que lundi.

13h45. On est devant une agence de tourisme vendant des vols Aerosur. La meuf nous dit de dégager. C’est fermé.

14h00. Nouvelle agence ouverte. La nana nous propose le même vol que celui de Terminal A, jusqu’à Madrid en passant par Santa Cruz. Environ 1000 € / personne. On prend, on ne va plus chipoter. Cette fois on a les billets en main, confirmés et tout.

14h30. Hôtel. On trouve un vol EasyJet Madrid-Genève à 110 € / personne (moins cher que pour Lyon, et à un horaire possible). On arrivera finalement lundi soir à 19h45 à Genève, et on passera la nuit chez les parents d’Alice qui viendront nous chercher. On sera donc à Lyon le mardi matin, via un TER. On n’aura pas un retard si grand que ça par rapport à la date prévue. Alice a prévenu son boulot qu’elle ne reviendrait travailler que le mercredi. Tout roule. A quel prix, mais tout roule. Cette fois on a physiquement la preuve de notre départ, on peut souffler un peu.

20h30. On a regardé des épisodes de « Damages » saison 2 toute l’après-midi. Une journée entière à larver au lit, au rythme des intrigues glauquissimes et des trahisons sans fin de cette série de tarés. Pas vraiment reposant, mais ça nous aide à sortir de nos embrouilles personnelles. On sort acheter des sandwiches à emporter au Angelo Colonial et des bières à l’accueil de l’hôtel, et on remet ça.

0h30. Saison 2 de « Damages » terminée. Je meure de fatigue. Mon corps et ma tête me demandent un peu de repos. Bien mérité ?

Dimanche 30 août

Réveil vers 9h30, douche, bagages empaquetés de nouveau. On dit au revoir à l’hôtel Sagarnaga, pour de vrai (on croise les doigts) cette fois. Petit déj au Angelo Colonial, notre nouveau resto préféré. Ça va un peu mieux. La perspective de partir dans la journée nous fait du bien. On achète quelques sacs de Coca pour les potes, et puis taxi hasta l’aéroport El Alto. On est là bien en avance, on ne veut plus rien laisser au hasard. On a vite nos cartes d’embarquements, on prend le temps d’un café. Et puis d’une bière. L’avion d’Aerosur est grand, confortable, et on décolle pile à l’heure. Les paysages passent une fois de plus des montagnes arides à la jungle luxuriante. L’atterrissage se fait avec une grande douceur, comme sur du coton.

A Santa Cruz, il fait 33°, gros soleil, et du vent chaud. On apprend que notre vol pour Madrid, prévu pour 19h, ne partira pas avant 21h. Dans un café de l’aéroport, on aperçoit le couple de français un peu coincé avec qui on était allé de Potosi à Sucre. Jus d’ananas con leche et brownies pour patienter. L'attente est longue. Dans l'espace de vérification des bagages, on entend nos noms appelés au micro... qu'est ce qui peut bien se passer encore ? Nos foetus de lama se seraient fait attraper par la douane ? Non, on est juste replacé dans l'avion. Un avion immense, à deux étage, cool.

Lundi 31 août

Madrid. Le sol européen. On est arrivé, on a gagné. Ca parle toujours espagnol, mais ça paye en euro. Libé dans les kiosques. Un article sur "THX FUCK", pirate berrichon du cinéma de Vierzon, recherché par le tout Hollywood, nous fait chialer de rire. C'est l'heure de la détente.

Soir. Atterrissage à Genève. Les parents d'Alice viennent nous chercher. Il fait bon dans le jardin de Vulbens. Et on a droit a un cadeau de bienvenue : une bonne vieille raclette arrosée d'un bon vin blanc. Là, on est vraiment rentré.